SOUVENIRS DE MON VILLAGE.


Ils sont nés en1917,1920, 1921, 1925, 1929,1932 et vivaient à Steinbach entre les deux Guerres. Voici leurs souvenirs.

,« Steinbach était un village tranquille mais vivant et convivial. Il y avait des commerces, on se rencontrait, on se connaissait bien, on se faisait confiance. II n'y avait pas de radios, alors on se regroupait et on causait. Avec cette sacrée télévision, les gens ne sortent plus. On était  plus gai. On prenait son temps... Aujourd'hui, les gens sont toujours pressés. C'était une toute autre vie, une tout autre ambiance que nous n'avons jamais plus retrouvée...
A la fin de la première guerre mondiale, le village était complètement dévasté. Mais on reconstruisait les maisons, l'usine Rollin marchait bien et, bien qu'il y eut des personnes très pauvres, les gens étaient optimistes. Dans les premiers temps, il y avait partout des baraquements ... et aussi des tas de ferrailles et d'ordures, surnommés Unifix. On ne jetait que ce que l'on ne pouvait pas composter pour le fumier.

Jusqu'en 1923, l'école aussi, était dans des baraquements. On entrait alors à l'école à 6 ans (il n'y avait pas d'école maternelle). Les garçons avaient un instituteur laïque tandis que deux sœurs de Ribeauvillé, plutôt sévères, faisaient classe aux filles. Tous les jours, à 7 heures, avant l'école, nous étions censés aller à la messe, à jeun pour pouvoir communier, puis nous rentrions à la maison prendre le petit-déjeuner avant d'aller à l'école. Même le jeudi, jour de congé à l'époque, nous devions aller à l'église; les sœurs le vérifiaient le vendredi ! L'hiver, nous allions à l'école en pantoufles dans des sabots au début, puis dans des snowboots (sorte de sabots en caoutchouc). Tous les sabots étaient alignés à l'entrée de la salle de classe. Nous portions des tabliers. En dehors de quelques heures d'allemand, les cours étaient en français et comme nos parents ne parlaient que le dialecte à la maison, nous avons dû nous mettre à apprendre le français (dans certaines écoles, les enfants étaient obligés dé parler français même dans la cour de récréation sous peine d'être punis). Les filles apprenaient aussi le tricot, le crochet et l'un peu de broderie.

  Après l'école les enfants se retrouvaient, dans les rues pour jouer à cache-cache, à la marelle, à la corde, se bagarrer ou pour jouer des tours: sonner aux portes, bloquer la serrure d'une porte d'entrée avec de petits morceaux de bois, crier par le tuyau d'évacuation des éviers : «le diable: va vous chercher !», dériver le ruisseau pour inonder une entrée de maison, déterrer des betteraves qui, creusées et une bougie à l'intérieur, étaient plantées sur les piquets du grillage du jardin visité...(un peu comme les citrouilles de Halloween de nos jours). En hiver, on faisait de la luge, par exemple sur le chemin qui est devenu la rue du Vieil Armand. Quand on avait quelques sous, on achetait une papillote au bazar. Aujourd'hui, on ne voit plus d'enfants jouer dans les rues. Il faut dire qu'à l'époque il y avait très peu de voitures (seuls M. Rollin, le boucher, l'électricien et plus tard l'instituteur en possédaient une). On sortait généralement de l'école à 13 ans pour les filles et à 14 ans .pour les garçons (à partir de 1938, la scolarité fut portée à 14 ans pour les filles), après le certificat d'études. Les lauréats recevaient un dictionnaire et, à partir de 1928, un prix de 25 F. Rares étaient les écoliers de Steinbach qui partaient au collège, à Cernay ou à Thann.
En 1938, l'école fut réquisitionnée pour héberger les premiers soldats mobilisés.

Treize ans, c'était aussi l'âge de la communion solennelle. La religion jouait un rôle très important dans la vie de la commune. Le dimanche matin, les cloches carillonnaient et, de tous les coins du village, les gens convergeaient vers l'église. Le dimanche après-midi, c'était les vêpres. Tous les soirs, il y avait le rosaire. Il y avait aussi les Rogations, les bénédictions spéciales du mois de mai, mois de Marie, la procession de la Fête-Dieu avec des arrêts aux quatre reposoirs du village. Chaque autel avait un thème ( par exemple le Sacré-Cœur, la Vierge Marie...) et les quartiers rivalisaient alors pour leur décoration.

Les Jeunes se regroupaient par  quartier du village : ceux du haut, du centre ou du bas. Il existait des clans : mais l'ambiance était généralement sympathique. Parmi les distractions, organiser des projections dans les caves à l'aide de lanternes magiques, écouter des disques.

A 18 ans, les garçons étaient conscrits. Précédés d'un tambour, coiffés de leurs chapeaux décorés de fleurs, de raisins et de rubans, parés de leurs écharpes et cocardes, agitant un drapeau ou un bâton (que tenait l'aîné du groupe) et portant un grand panier, ils faisaient la tournée du village, ramassant un peu d'argent pour se payer une tournée mais aussi des œufs, du lard et des pâtes qu'ils faisaient ensuite préparer dans un bistrot.. Là, on buvait, on s'amusait. Les conscrits aidaient à l'organisation de la kilbe de l'année.

Les hommes travaillaient principalement à Steinbach, chez Rollin, dans le caoutchouc, ou aux Mines de Potasse, et les femmes étaient employées à Cernay, dans le textile (filature et tissage). La bicyclette était un moyen pratique pour se rendre au travail ou faire des courses à Cernay (on ne trouvait pas tout à Steinbach !). A l'époque, la rue de Cernay était plus vallonnée (et étroite) et c'est souvent en poussant la bicyclette que l'on remontait au village.

En 1936 eurent lieu de grandes grèves qui débouchèrent sur d'importantes avancées sociales : congés payés, comités d'entreprises. Chez Rollin aussi il y eut des grévistes, mais moins virulents qu'à Cernay.

Toutes les femmes ne travaillaient pas ; il y avait fort à faire : élever les enfants (il y avait beaucoup de familles nombreuses), les lessives, la couture, s'occuper des bêtes (presque chaque maison possédait son cochon ou des chèvres, des lapins, des poules). Après le travail, les hommes s'occupaient des champs, des vignes et des bêtes. Presque tout le monde possédait un lopin de terré.  II  y avait encore pas  mal d'agriculteurs à l'époque. La plupart des familles qui avaient des vignes faisaient leur propre: vin. Pour le schnaps, il fallait aller chercher la coiffe de l'alambic chez le buraliste, moyennant le paiement du droit de distiller. Il fallait  respecter des horaires stricts.
 Les possesseurs d'alambics Ies louaient à ceux qui n'en avaient pas et lorsque, pour gagner du temps, les fruits utilisés étaient jetés à la rivière, on sentait jusqu'à Cernay ce qui avait été distillé quetsches, cerises ou mirabelles.


Quelles étaient les distractions à l'époque ?

• les nombreux cafés du village : les habitués, généralement fidèles à un café, y jouaient à la belote ou aux quilles. Le dimanche matin, après là messe, les cafés étaient fort animés.
• aller danser à Cernay : il existait 4 dancings à l'époque, dont « Le Griffon ». Encore fallait-il avoir les moyens de payer l'entrée et à boire à sa cavalière...
• Pendant quelques années, il y eut une petite troupe théâtrale à Steinbach. Les représentations avaient lieu dans une arrière-salle de ' l'Agneau d'Or'. Les Pompiers et la Musique jouaient une pièce tous les ans et avant Noël, le Curé, aidé des religieuses, organisait également une représentation avec les enfants (souvent dans le rôle d'anges).
• En dehors de la chorale de l'église où les femmes finirent par être acceptées, il existait une chorale profane, la chorale Ste Cécile, réservée aux hommes seulement.
• De même, la Fanfare Echo de Steinbach, créée en 1923 (et .devenue Musique Écho en 1933) ne comptait que des hommes. Déjà à l'époque, elle était intimement liée à la vie du village.
• Les Sapeurs Pompiers avaient leur clique.
• Jeunes ou moins jeunes, les gens marchaient beaucoup à l'époque et, le dimanche ou les jours fériés, on allait au Molkenrain ou au rocher du Hirnelestein. Les plus courageux montaient jusqu'au Vieil Armand ou au Freundstein.

Et puis il y avail
les fêtes !


• Carnaval était une fête très vivante. Les gens se déguisaient, il y avait de la musique dans tous les bistrots ; les gens dansaient. Il y avait de l'ambiance !

•La kilbe (ou fête foraine) : personne ne la manquait. C'était une des plus animées de la région et la première manifestation dans le cycle annuel des fêtes. On y venait à pied ou en vélo des villages alentour et même de Thann par la montagne ; une vraie procession ! Avant la guerre, la piste n'était pas couverte et, lorsqu'il pleuvait, les gens dansaient avec des parapluies. (Voir article page suivante)
  • Le 14 Juillet était fêté dans la cour de l'école, avec la Musique, les Sapeurs Pompiers. Les enfants récitaient des récitations, dansaient et recevaient une tablette de chocolat (et à l'époque, c'était quelque chose !) et des illustrés distribués par M. Rollin
• L'une des fêtes marquantes de cette période fut l'inauguration du Monument aux Morts, le 4 juillet 1937. Les maisons et les rues étaient pavoisées (presque chaque famille possédait son drapeau) et les fenêtres décorées de guirlandes de sapin et de petits drapeaux. Discours, chorale. Musique Écho et clique des pompiers, défilés du 152ème RI et des chasseurs... Le cortège était précédé d'un groupe de jeunes filles en costume alsacien qui, pour suivre le rythme des chasseurs, devaient presser le pas. Autour des années 1935, des sœurs de la Croix, garde-malades, purent s'installer au village grâce à une donation de la famille Armspach (considérée comme bienfaitrice de la commune). Elles exercèrent jusqu'après la guerre. .

Lorsque quelqu'un mourait (à l'époque, 80 ans était un très grand âge) selon la distance à parcourir, le cercueil était soit porté du domicile à l'église puis au cimetière par 6 hommes, en habits et chapeaux haut-de-forme noirs soit déposé sur le corbillard, tiré par deux chevaux aux sabots cirés et brillants. Ce sont en général les gens les plus aisés qui avaient leurs concessions le long de l'allée principale au cimetière.

Après, 1945, nous n'avons. plus jamais retrouvé la même ambiance, à cause des clivages pendant la guerre...»

Merci à Mesdames Viviane Blosenhauer, Angèle Cavallini, Léonie Higelin, Laure Michel-Beh, Marthe Remy, ainsi qu'à Messieurs René Brun, Pierre Keller, Paul Reitzer et André Waldner pour leurs témoignages.
Un merci tout particulier à André Waldner pour sa précieuse collaboration.

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