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LES VOYAGES DE SAINT PAUL
Jésus s'est manifesté à Saul sur le
chemin de Damas. Il a reçu le baptême, a fortifié sa foi auprès de
Pierre à Jérusalem. Sa vocation? Annoncer l'Evangile aux païens. En 41,
Paul commence son premier voyage apostolique. |
Paul, voyageur en terre
étrangère.
A
l'époque de
Paul, Antioche, capitale de la province
romaine de Syrie, est la troisième cité de l'Empire romain après Rome et
Alexandrie. Construite dans la plaine que bordent l'Oronte à l'ouest et
les contreforts du mont Silpius à l'est, elle doit une bonne part de sa
splendeur à Hérode le Grand qui a fait construire une vaste et belle
avenue reliant les différents quartiers. La ville, très cosmopolite,
compte 100 000 habitants et de nombreux temples. L'Église d'Antioche -
aujourd'hui Antakya, en Turquie - a, semble-t-il, été fondée dans les
années 39-40.
Les
chrétiens n'ont alors pas de lieu public où se retrouver. Ils se
contentent de l'hospitalité des membres influents de la communauté.
Ainsi regroupés dans des « églises-maisons », ils se rassemblent pour
des repas. Les chrétiens venus du judaïsme font confiance à leurs frères
« gentils » (non juifs), lorsque ceux-ci assurent le repas, pour
respecter leurs règles rituelles de préparation de la nourriture. De
leur côté, les pagano-chrétiens invités à la table des judéo-chrétiens
acceptent la nourriture qui leur est offerte, même si elle n'est pas à
leur goût.
Leur annonce de la venue du Messie en la personne de Jésus le Nazaréen
est enthousiaste. Mais elle nourrit le ressentiment de la communauté
juive, déjà soumise à de fortes tensions. Pour les soutenir, l'Église de
Jérusalem leur envoie un judéo-chrétien originaire de Chypre, Barnabé.
Celui-ci connaît
Paul, le persécuteur converti. Une fois
intégré à Antioche, il va le chercher à Tarse.
Paul - qui se nommait d'abord Saul - avait
refusé de toute son âme de suivre Jésus jusqu'à ce que celui-ci s'impose
à lui sur la route de Damas. En 34, il était allé en Arabie (soit, au
Ier siècle, le royaume de Jordanie augmenté des deux côtés du golfe
d'Akaba), où il avait été mal accueilli par les Nabatéens. Puis il avait
passé trois ans à Damas, alors presque aussi grande que Jérusalem ; pour
assurer son indépendance, il y avait appris un métier permettant de
travailler dans tout le monde gréco-romain, sur terre et sur mer, en
ville comme à la campagne, et d'entrer en contact avec tous les milieux.
Il avait ainsi acquis la compétence nécessaire pour couper des pièces de
cuir ou de toile et les coudre solidement, d'un point régulier, pour
fabriquer des tentes et remettre à neuf une voile ou une bâche
déchirées, réparer des sandales ou des outres.
L'Apôtre avait quitté la ville à l'automne 37, quand celle-ci passa sous
contrôle nabatéen, et s'était rendu à Jérusalem pour rencontrer Pierre
et chercher auprès de lui réponse à toutes les questions qu'il se posait
sur Jésus. Pendant deux semaines, Pierre avait répondu à son insatiable
curiosité, laissant remonter les souvenirs dans sa mémoire. Puis
Paul avait quitté Jérusalem, le cœur tout
brûlant, et s'était rendu en Syrie et en Cilicie, et notamment à Tarse,
sa ville d'origine, sans qu'il reste la moindre trace de sa mission.
C'est là que, vers 40, Barnabé vient le chercher pour le ramener à
Antioche sur l'Oronte (Ac 11, 25-26), ville qui va devenir son foyer
pour dix ans.
La
première année,
Paul et Barnabé prêchent ensemble la foi
chrétienne, partagent les repas pris à la table commune et acceptent le
compromis trouvé en matière alimentaire. Jusqu'au jour où l'Église
d'Antioche les envoie en mission. Ce premier voyage, placé sous la
responsabilité de Barnabé, est raconté dans les Actes des Apôtres (Ac
13-14).
Paul et ses compagnons auraient d'abord
embarqué pour Chypre, d'où était originaire Barnabé, puis de là auraient
gagné la partie méridionale du centre de l'Asie mineure. À Chypre, ils
auraient débarqué à Salamine, traversé l'île pour arriver à Paphos, lieu
de la naissance mythique d'Aphrodite, alors capitale de l'île. Ils y
auraient prêché devant le proconsul Sergius Paulus, qui se convertit et
leur conseilla de monter en Asie mineure pour prêcher à Antioche de
Pisidie, sa ville natale. Un certain nombre de spécialistes jugent peu
vraisemblable ce périple missionnaire via Chypre, où l'Évangile avait
déjà été annoncé. Ils privilégient une autre hypothèse :
Paul et ses compagnons auraient pris
directement la destination d'Antioche de Pisidie.
N'importe qui, à Antioche sur l'Oronte, connaissait alors Antioche de
Pisidie, pour peu qu'il ait parlé avec les chefs de caravanes arrivant
de l'ouest qui empruntaient l'une ou l'autre des routes romaines de
l'Asie mineure : la « Grand-Route », la plus ancienne, qui reliait la
côte égéenne à l'Euphrate, ou la Via Sébaste, tracée en 6 av. J.-C. pour
relier les colonies romaines fondées derrière les monts du Taurus, sur
le plateau d'Anatolie. Si Paul n'est pas
passé par Chypre, il a sûrement quitté Antioche au début de l'été,
Barnabé et leur compagnon Jean Marc, et gagné directement Antioche de
Pisidie via Tarse, Derbé, Lystres et enfin Iconium (devenue Konya,
patrie des derviches tourneurs). Huit cent vingt kilomètres de marche.
Soit environ vingt-sept jours à raison d'une trentaine de kilomètres par
jour.
Édifiée au pied d'une chaîne de montagnes dite aujourd'hui montagne du
sultan Dagh et au centre d'une plaine fertile bordée au sud-ouest par le
lac d'Egirdir, Antioche de Pisidie est alors une belle ville entourée de
remparts. Comme ils le feront toujours par la suite,
Paul
et Barnabé, pour qui l'Évangile s'adresse d'abord aux juifs, se rendent
en premier lieu à la synagogue. Deux sabbats de suite, devant un
auditoire juif mais qui compte aussi des païens « craignant Dieu »,
Paul parle de la mort de Jésus et annonce
le pardon de Dieu ressuscitant son fils.
De quoi susciter la
foi d'un certain nombre de païens, mais scandaliser bien des juifs qui
finissent par les chasser de la ville par « jalousie » (Ac 13, 45).
Le même scénario se répète dans les autres villes. À Lystres,
Paul, ayant guéri un homme « qui n'avait jamais marché », est
traité comme un dieu grec descendu de l'Olympe, avant d'être chassé à
coups de pierres par des juifs d'Antioche de Pisidie et d'Iconium.
Finalement, il redescend avec ses compagnons vers Pergé et la
Méditerranée puis embarque à Attalia - la moderne Antalya - afin de
rentrer en bateau à Antioche sur l'Oronte, leur ville de départ. Entre 1
500 et 3 000 kilomètres parcourus. Entre deux et quatre ans d'absence.
Dans toutes les villes où ils ont séjourné, Paul
et Barnabé ont gagné des hommes et des femmes au Christ, les ont
instruits, ont fondé une Église. Ils ont aussi surmonté bien des
souffrances. Quelques années plus tard, le converti de Damas, devenu
l'Apôtre lucide et déterminé du monde païen, donnera de cette première
expérience un bref résumé : « Voyages sans
nombre, danger des rivières, danger des brigands, danger de mes
compatriotes, dangers des païens, dangers de la ville, dangers du
désert, dangers de la mer, danger des faux frères » (2 Co 11, 26)...
Martine de Sauto

Le premier voyage missionnaire en 46-48
selon les Actes des Apôtres.
Le premier voyage de Paul est raconté par Luc dans les Actes des
Apôtres ( ch 13-14). Parti d'Antioche, au nord de la Syrie actuelle,
Paul et Barnabé se rendent à Chypre, puis gagnent l'Asie mineure.
Ils montent jusqu'à Antioche de Pisidie puis poursuivent le voyage vers
Iconium, Lystres et Derbé.
Ils reviennent sur leurs pas pour embarquer à Attalia et rentrer à
Antioche. |
POINT D’HISTOIRE. Maurice Sartre, professeur
d'histoire ancienne à Tours
« Paul a
prêché dans un monde bigarré, pacifié et unifié ».
Pour ce spécialiste de la
Méditerranée, l'Apôtre a été le témoin d'un certain retour à la
prospérité d'une région longtemps marquée par la guerre et la misère
« Pendant plus d'un demi- siècle, la Méditerranée orientale a connu les
invasions étrangères, la piraterie et le brigandage généralisés, et
enfin la guerre civile romaine qui a ravagé les campagnes et laissé
exsangues les finances publiques et privées. Depuis la victoire d'Octave
à Actium (31 av. J.-C.), à part quelques foyers d'agitation, elle
connaît la paix. Hommes et marchandises voyagent à nouveau en sécurité,
sauf lorsqu'ils tombent par hasard sur des bandits de grands chemins ou
- comme Paul - subissent des tempêtes redoutables. Pour la première fois
de son histoire, l'ensemble de la Méditerranée
se trouve sous domination d'un même pouvoir.
Pourtant, le monde de Paul, à l'image de l'ensemble de l'Empire romain,
est à la fois un, double et multiple: un, parce que. tout entier en
dépendance politique de Rome; double en matière culturelle et
linguistique, le grec étant langue officielle à égalité avec le latin et
servant à la communication parmi une infinité de langues indigènes. Au
sein de cette diversité de statuts et de langues, des éléments de
cohésion existent. Partout, durant la période hellénistique, le modèle
traditionnel d'organisation des Grecs, la polis (la cité), a fait tache
d'huile vers l'intérieur, faisant du monde de Paul un monde largement
urbanisé : on le constate à la lecture de ses voyages où il va de ville
en ville. Le système grec des valeurs (sport, esprit de compétition,
course aux honneurs) s'est répandu partout à partir des cités. En
passant d'une cité à l'autre, Paul devait retrouver les mêmes monuments,
les mêmes édifices publics, le même type de décor peint et sculpté, et
des temples construits sur le même modèle.
Même mélange d'uniformité et de diversité en matière religieuse : le
culte impérial constitue un lien entre tous les habitants de l'Empire,
mais tous les peuples, toutes les cités ont conservé leurs dieux
ancestraux qui garantissent la cohésion de la communauté. À côté de ces
cultes civiques, qui n'engagent pas la conviction des individus, se sont
développés des cultes grecs ou étrangers qui établissent des liens plus
personnels entre le dieu et ses fidèles. Ces cultes du salut, qui
transcendent l'appartenance civile et exigent une adhésion personnelle,
offrent une vision de l'éternité et comportent une part de révélation.
Mais les initiés gardent le secret sur les mystères qui parfois
accompagnent ces cultes.
Paul a donc voyagé et prêché dans un monde bigarré, pacifié, unifié. Il
a bénéficié des routes construites par Rome pour sa sécurité en Asie
mineure. Il a profité du renouveau des échanges qui entraîne la
multiplication des bateaux sur les mers.
Il a été témoin du retour de la prospérité et du bouillonnement de vie
après des décennies de guerre et de misère. Les Actes des Apôtres
donnent de ce monde une description confirmée par l'archéologie et les
auteurs contemporains. »
RECUEILLI PAR M. DE S.
La Croix du 13/08/2007 |
Paul,
passeur de frontières
L'Apôtre reprend son bâton de
pèlerin pour aller annoncer la Bonne Nouvelle vers l'ouest. Il
quitte l'Asie mineure et se rend en Europe, où il fonde l'Église
à Philippes, Thessalonique, Corinthe...
La décision
est prise par l'Église d'Antioche durant l'hiver 45-46. Cette
fois, Paul sera chef de mission. Il
partira avec Silas, un ami qui ne le quittera plus. Direction ?
L'ouest de l'Asie mineure. Luc raconte ce deuxième voyage
missionnaire dans les Actes des Apôtres (Ac 16 18). Et cette
fois, le parcours, avec les noms des lieux, est confirmé par
Paul lui-même.
Première
étape : la base avancée établie dans le triangle formé par
Antioche de Pisidie, Iconium et Lystres où
Paul fait la connaissance d'un jeune homme nommé
Timothée, qui va rester jusqu'au bout son collaborateur et son
confident. Il a alors l'intention de prendre la Grand-Route vers
l'ouest jusqu'à Éphèse, capitale de la province romaine d'Asie.
Mais quelque chose - « l'esprit de Dieu leur barrant la route »
- l'en empêche. Il décide donc de prendre la direction de la
lointaine Pessinonte (aujourd'hui Balahissar). Située dans les
collines proches du mont Dindymos (le Günjüsü Dagh
d'aujourd'hui), Pessinonte est alors la capitale des
Tolistobogii, la plus occidentale des trois tribus celtes qui
constituent la Galatie. Paul,
malade, se sent complètement dépaysé parmi ces habitants de
haute taille, au teint clair et aux cheveux roux, si différents
des Sémites. Il ne parle pas leur langue, et eux n'ont sans
doute jamais rencontré de juif. La Galatie septentrionale est en
effet l'un des rares territoires du monde gréco-romain à ne pas
avoir de population juive. Comment parvient-il à faire passer
son message ? Mystère. Plus tard, il écrira à ces Galates : «
Vous le savez, ce fut une maladie qui me donna l'occasion de
vous évangéliser la première fois, et malgré l'épreuve que vous
était ce corps infirme, vous n'avez marqué ni mépris, ni dégoût
; mais vous m'avez accueilli comme un ange de Dieu, comme le
Christ Jésus... Je vous rends ce témoignage : s'il avait été
possible, vous vous seriez arraché les yeux pour me les donner »
(Ga 4, 13-15).
Paul, le cœur serré, quitte
Pessinonte au début de l'été 48. Ayant évangélisé la Galatie, il
doit reprendre la route. Six cent quarante kilomètres au moins à
parcourir pour atteindre Troas. Avec l'extrême chaleur de l'été
anatolien, Paul, Silas et Timothée
ne peuvent y arriver avant le milieu de l'été. Cette cité de 30
000 à 40 000 habitants, entourée d'un rempart massif de huit
kilomètres, est située à un point stratégique pour le commerce
entre l'Europe et l'Asie. Un lieu idéal pour annoncer l'Évangile
du Christ. Paul pourtant, n'y
prêche pas. « Pendant la nuit, raconte Luc, il eut une vision :
un Macédonien était là, debout, qui lui adressait cette prière :
«Passe en Macédoine, viens à notre secours !» » (Ac 16, 9-10).
La province
romaine de Macédoine est en Grèce septentrionale. Elle appartient à
un autre continent, l'Europe. Que va faire
Paul, qui a reçu de l'Église d'Antioche mandat d'annoncer
l'Évangile dans l'ouest de l'Asie mineure ? Il ne peut pas savoir,
alors, que des missionnaires de Jérusalem ont déjà atteint Rome.
Être le premier à instaurer le christianisme en Europe représente un
défi...
C'est ainsi
que, pour la première fois, Paul
traverse la Méditerranée. À Troas, il embarque avec ses compagnons
pour Néapolis (aujourd'hui Kevalla), sur la Via Egnatia, la grande
route pavée qui traverse toute la Grèce du Nord depuis la côte
adriatique. Le voyage, sans incident, dure deux jours, avec une nuit
sur l'île de Samothrace car il est alors impossible - en raison des
nombreux îlots et des courants - de voyager de nuit. De Néapolis, il
gagne Philippes, distante de 16 kilomètres. La ville est petite, 5
000 à 10 000 habitants, principalement des militaires romains à la
retraite. Pas de synagogue. Près d'une rivière,
Paul trouve un groupe de femmes juives
assemblées pour prier. Parmi elles, Lydie, qui fait commerce
d'objets teints en pourpre, et qui met spontanément sa maison à sa
disposition, lui permet de se consacrer entièrement à la prédication
et de fonder une communauté chrétienne. Comme en Asie mineure,
l'Apôtre finit par déranger. Traduits devant les magistrats sur le
forum, Paul et ses compagnons sont
dévêtus, frappés de verges, avant d'être jetés en prison (Ac 16,
22-24) puis expulsés. Pas de quoi les décourager. Plus consciemment
qu'en Asie, Paul a désormais les yeux
fixés sur les grands centres urbains. Il prend la Via Egnatia vers
l'ouest. Son objectif ? Thessalonique, la moderne Salonique, alors
capitale de la province romaine de Macédoine. Ils y travaillent dur
pour n'être à la charge de personne. Au printemps 50, menacés par
les autorités, ils doivent à nouveau fuir. En fait, ils ne sont plus
en sécurité en Macédoine. Il leur faut gagner aussi vite que
possible une autre province. La meilleure solution ? Prendre un
bateau vers le sud, le long de la côte rocheuse de l'est de la
Grèce, et gagner Athènes.
La ville est
alors sur le déclin, vivant du souvenir de sa splendeur passée, et
faisant rempart à toute innovation. Paul
n'y trouve aucun cœur en état d'accueillir son message. Avec
Timothée et Silas, il se rend à Corinthe, à trois jours de marche.
Avec ses bateaux, ses marchands, ses philosophes et ses esclaves, sa
foule et sa cacophonie polyglotte, Corinthe est tout absorbée par le
commerce. Paul y trouve travail et toit
chez Prisca et Aquilas, juifs venus de Rome et devenus chrétiens.
Toutes les occasions lui sont bonnes pour parler de l'Évangile.
Bientôt des Corinthiens, venus pour la plupart du paganisme,
d'éducations, de métiers et de niveaux sociaux différents, se
convertissent et l'assistent dans sa prédication.
Au bout de
dix-huit mois, pour permettre à la communauté de se développer sans
lui, Paul repart pour Antioche sur
l'Oronte. En chemin, il fait escale à Éphèse. À vol d'oiseau, la
ville, point de convergence de plusieurs routes maritimes et
terrestres, est à égale distance de la Galatie et de Thessalonique
(460 km). Corinthe est à 400 km. Philippes à 430 km, ce qui
l'inscrit parfaitement dans la stratégie missionnaire définie à
Antioche. Prisca et Aquilas, qu'il a emmenés avec lui, y
constitueront une base avancée.
Au début de
l'automne 51, il regagne Antioche sur l'Oronte. Hommes et femmes,
ouvriers et marchands, fonctionnaires ou voyageurs, notables et
travailleurs, dans les rues des villes et sur les quais des ports,
tous ceux qui, en l'écoutant, se sont convertis, forment ce qui est
déjà l'Église de Dieu, le « Corps du Christ », selon l'expression
paulinienne.
Parti depuis
cinq ans, Paul s'attend à un accueil
enthousiaste. Mais l'Église d'Antioche est tourmentée. De Jérusalem
sont venus des chrétiens affirmant que les convertis du paganisme
doivent se faire juifs pour devenir chrétiens, se faire circoncire
et se soumettre aux lois de pureté alimentaire pour suivre Jésus. Ce
que refuse Paul. Pour trancher la
question, il est envoyé avec Barnabé et Tite à Jérusalem où les
Apôtres et les anciens tomberont d'accord pour accueillir les païens
sans leur imposer la circoncision et la Loi juive. La solution ne
satisfait pas totalement Paul. L'Esprit
Saint, désormais, le tourne vers l'Occident...
Martine de
SAUTO
La Croix 14/08/2007

Le deuxième voyage de Paul ( 49-52), selon les Actes des
Apôtres
Lors de son deuxième voyage, évoqué dans les Actes
(15,36-18,22), saint Paul retourne à Derbé, Lystres et Iconium où il a fondé des
communautés. Il traverse la Galatie, la Phrygie et la Mysie, jusqu'au
jusqu'au port de Troas où il prend le bateau pour la Macédoine. Il fonde à
Philippes une communauté à laquelle il restera très attaché. Il séjourne ensuite
à Corinthe. Sur le chemin du retour, il reste à Ephèse avant de rejoindre
Antioche.
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POINT
D'HISTOIRE Daniel Marguerat, professeur de Nouveau Testament à
la Faculté de théologie de Lausanne.
« Ce qui retourne sa vie à Damas,
c'est le sentiment
de l'échec de la Loi »
Pour l'auteur de «
Paul de Tarse, un homme aux prises
avec Dieu » (1), Paul oppose la pure
gratuité de la grâce à la Loi.
«Paul
est un intellectuel de la diaspora, né à Tarse. Son engagement dans
le mouvement pharisien l'a introduit dans l'élite religieuse du
judaïsme. Il fut peut-être l'élève du grand rabbi Gamaliel (Ac 22,
3). À en juger par sa correspondance, sa formation à l'exégèse
rabbinique fut celle d'un élève brillant, apte à manier l'Écriture
selon les règles des maîtres. Les recherches récentes sur sa façon
de conduire son argumentation montrent qu'il était rompu à la
rhétorique gréco-romaine, à l'instar d'un Cicéron ou d'un
Quintilien.
Comment cet
intellectuel pharisien de haut vol a-t-il pu être saisi par la
destinée de Jésus de Nazareth ? La réponse est dans ce fulgurant
retournement qu'est sa conversion sur le chemin de Damas. On la date
approximativement de l'an 32, deux ans après la mort de Jésus. Que
s'est-il passé sur ce chemin ? Paul,
qui n'a laissé que quelques fragments autobiographiques, restera
toujours discret sur ce point. Juste quelques phrases dans l'épître
aux Galates (Ga 1,15-16). Une ligne, indirecte, dans la première
épître aux Corinthiens (1 Cor 9, 1).
Une chose est
sûre : les bases sur lesquelles il avait bâti sa vie ont soudain
manqué. Un passage autobiographique de la lettre aux Philippiens, à
un moment où il était en conflit avec des prédicateurs judaïsants
qui concevaient le christianisme comme une façon de rénover le
judaïsme, en témoigne. Paul commence
par son impressionnant pedigree religieux : « Circoncis le huitième
jour, de la race d'Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils
d'Hébreux ; pour la Loi, pharisien ; pour le zèle, persécuteur de
l'Église ; pour la justice que peut donner la Loi, irréprochable »
(Ph 3, 5-6).
On ne peut être
plus clair. Son enracinement fort dans la Torah l'avait conduit,
avec la tradition pharisienne, à refuser tout crédit à la croyance
en un Messie crucifié. Croire que le Dieu tout-puissant avait
quelque chose à voir avec le corps de Jésus sur la croix ne pouvait
être que superstition dangereuse et subversive. C'est pourquoi
Paul s'était mis à défendre l'honneur
de Dieu en punissant ceux qu'on commençait à appeler les « chrétiens
». Sur le chemin de Damas, ce qui retourne sa vie et s'impose comme
une fulgurance, c'est l'échec de la Loi, l'échec de la confiance en
la Loi. La Torah a mené à mettre le Messie, le Fils de Dieu, en
croix.
Il conclura que
toute religion aboutit à l'échec dès lors qu'elle fait naître en
l'homme l'illusion qu'il peut construire sa propre valeur devant
Dieu, que ce soit en l'amadouant par l'observance de la Torah, ou en
l'approchant par la sagesse. À l'échec de la religion qui tente de
capter Dieu, il opposera la pure gratuité de la grâce. Lui qui sait
que la Loi joue un rôle de limite, de frontière entre les élus et
ceux qui ne le sont pas, affirmera que le Dieu de Jésus est le Dieu
de chacun. Qu'il ne fait pas de discrimination. Que chacun a droit à
sa grâce, à son acceptation, à son accueil, qui ne dépend ni de son
âge, ni de son sexe, ni de son argent, ni de sa piété, ni de son
rôle dans la société, ni de son observance de la Loi. Dans les
communautés qu'il va constituer, tous se retrouveront mêlés. Avec
Paul a surgi cette découverte immense
dans l'histoire de l'humanité : chacun a de la valeur, et la grâce
vaut pour tous. »
RECUEILLI PAR
M. DE S.
La Croix 14/08/2007
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Toujours en mouvement et en route,
constamment occupé du destin des hommes et de l'annonce de l'Evangile, l'Apôtre
des nations prend soin des communautés qu'il a fondées. Mais les difficultés
s'accumulent.
Paul veille sur les
communautés.
Paul
a perdu l'appui de l'Église d'Antioche. Il n'approuve pas le refus des chrétiens
issus du judaïsme de faire table commune avec ceux venus du paganisme. Il
souffre de voir la communauté désunie. Obligé de repenser son rôle de
missionnaire et la place de la Loi de Moïse dans le christianisme, il a pris ses
distances avec cette communauté dont il était jusque-là l'envoyé. Désormais, il
est seulement l'apôtre du Christ Jésus, qui va dessiner pour des siècles le
visage du missionnaire chrétien, le penseur et l'homme spirituel qui marquera à
jamais la foi de l'Église et son expression.
Où va-t-il ? Avec son
compagnon Timothée, il part à Pessinonte, en Asie mineure, qu'il met trois à
quatre semaines à rejoindre. C'est la première fois qu'il retourne dans une
communauté qu'il avait fondée. Après y avoir passé une partie de l'été, ils se
dirigent vers Éphèse, à 540 kilomètres, qu'ils doivent atteindre avant le début
de l'hiver. Arrivés à la fin de l'été 52, ils y retrouvent Prisca et Aquilas, et
une Église à l'image de la cité : plus de païens que de juifs, des commerçants
et des esclaves, un petit nombre de gens relativement riches, et davantage de
femmes que d'hommes, dont certains fonderont bientôt l'Église dans les cités
voisines.
Que fait
Paul ? Il prêche, au risque d'être à nouveau
emprisonné. Surtout, il veille sur les
communautés qu'il a créées. Divisions à Corinthe,
tentatives de judaïsation en Galatie et à Philippes, son enfant le plus cher.
Sans dissimuler le mal que ces nouvelles lui font, Paul
écrit aux uns et aux autres des lettres pleines de patience ou de colère
retenue, souvent soigneusement argumentées. Aux Philippiens, sur un ton de
confidence, il présente la vie chrétienne comme une perte et un gain, un
anéantissement et une gloire infinie. Aux Galates, sensibles aux efforts
développés des judaïsants pour les convaincre d'aller jusqu'au bout de leur
conversion en acceptant la circoncision, il dit l'accomplissement du judaïsme
dans le christianisme.
Aux chrétiens de Corinthe,
tentés de le comparer à d'autres prédicateurs, Paul
écrit plusieurs lettres. D'abord une lettre sans concession sur ce qu'est une
vie transfigurée par la foi, soulignant la modestie de son rang d'Apôtre - le
dernier, « l'avorton » (1 Co 15, 8) - et l'importance de son service de
l'Évangile. Puis une lettre, perdue, pour dire sa déception et sa tristesse.
Suivie d'une troisième, savamment élaborée, pour isoler les judaïsants ; riche
de confidences et chargée de reproches nourris dans le silence, il y livre sa
réflexion sur le mystère du Christ en des formules inimitables, et aussi, à
nouveau, y défend son action et son style pour conclure par cet aveu d'humilité
: « Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12, 9-10).
En ces années où Éphèse lui
sert de port d'attache, Paul se rend aussi en
Macédoine. Il fait les 580 km de Corinthe à Thessalonique, avec la traversée de
la grande plaine de Thessalie qui est en été l'un des endroits les plus chauds
d'Europe, entouré de montagnes pleines de bêtes sauvages. Il arrive à
Thessalonique à la mi-juillet 54 et en revient réconforté par la fidélité
indéfectible des Thessaloniciens, qu'il avait pourtant dû quitter en hâte, et de
ses chers Philippiens, qui ont renvoyé les judaïsants d'Antioche et se sont
engagés dans une grande collecte pour l'Église de Jérusalem. Une autre fois, il
quitte Éphèse, où il se sent de plus en plus menacé, et gagne Troas, qu'il a
découverte lors de sa première incursion en Europe et qui peut servir de relais
entre Églises d'Asie et d'Europe. Il profite sans doute également de l'été 55
pour aller prêcher le Christ là où il n'a pas encore été annoncé : en Illyrie,
l'Albanie actuelle. Peut-être atteint-il alors le port de Dyrrachium (la moderne
Durrës).
À près de 60 ans, l'Apôtre
n'a plus la vigueur d'autrefois. Sa vie épuisante, chargée de soucis et de
luttes, l'a usé. Au cours de son retour vers Corinthe pour l'hiver, il réfléchit
à son avenir : il lui faut utiliser sa ferveur missionnaire, non pour gérer des
crises comme depuis trois ans, mais pour annoncer l'Évangile jusqu'aux
extrémités de la Terre : donc, pour les habitants du Bassin méditerranéen
d'alors, jusqu'en Espagne, puisque le cap Sacré (aujourd'hui cap Saint-Vincent,
au Portugal) marque alors l'extrémité du monde
En Orient,
Paul se trouve dans un monde dont il parle la
langue, où il peut profiter du réseau des institutions juives. En Espagne, il
n'aura rien de cela. Peu lui importe : Prisca et Aquilas ne retourneraient-ils
pas à Rome préparer le terrain pour qu'il soit accepté en Espagne comme
missionnaire de Rome ? Durant l'hiver 55-56, il dicte sa lettre aux Romains, la
plus longue et la plus travaillée qu'il ait écrite, celle aussi où apparaît
l'étendue de ses relations, notamment ces femmes qui se sont tant fatiguées pour
le Seigneur. Il a maintenant acquis assez d'expérience et de réflexion pour
offrir sa vision de l'humanité et de son histoire, du péché des hommes et de la
grâce de Dieu. Il informe aussi les Romains qu'avant de se rendre chez eux, il
doit apporter à Jérusalem la collecte des Églises de Macédoine et d'Achaïe.
Dans le passé, pour aller
vers l'Orient, Paul avait toujours pris le bateau.
Plus sûr. Plus court. Plus rapide. Cette fois, il choisit la route. Avec ses
compagnons, il quitte Corinthe, passe par la Macédoine dire adieu aux
communautés de Thessalonique et de Philippes, ses
premières fondations en Europe, longe en caboteur la côte ouest d'Asie mineure,
profite des escales pour saluer les représentants des
communautés. À Milet, dernière étape de sa carrière apostolique, il
rencontre ceux qui sont venus d'Éphèse le saluer et leur laisse Timothée. Il
débarque à Césarée Maritime, d'où il gagne Jérusalem en deux jours de marche.
Paul,
depuis le « concile de Jérusalem », a parcouru des milliers de kilomètres,
traversé plusieurs fois les mers, noué des amitiés inoubliables et soulevé bien
des inimitiés. Il sait qu'à Jérusalem, beaucoup lui reprochent de pousser les
judéo-chrétiens à ne plus suivre la Loi et les coutumes mosaïques. Pourtant, il
donne à Jacques, comme il le lui avait promis, l'argent des « païens ». Aussi,
pour témoigner que sa foi au Christ ne l'a pas éloigné de la tradition juive, il
monte au Temple et se soumet au rituel de purification requis pour tout juif
venant de chez les païens. Mais il ne peut aller au bout de son geste : comme il
le craignait, des juifs tentent de le lyncher sous prétexte d'avoir fait entrer
des « gentils » dans la partie réservée aux juifs.
À la suite de ce désordre,
Paul est emprisonné à Césarée dans l'ancien palais
d'Hérode le Grand, sur un promontoire surplombant la mer. Il y demeure trois
ans, jusqu'à ce que le procurateur de Judée accepte de recevoir les autorités
juives réclamant que Paul leur soit remis pour être
jugé. La rencontre a lieu probablement à la fin de l'été 59.
Paul proteste de son innocence et lance, dans
l'espoir d'être libéré : « Je suis devant le tribunal de César, c'est là que je
dois être jugé » (Ac 25, 10). Peu après, il sera mis dans un bateau pour Rome.

Le troisième voyage de
Paul,
en 53-57, selon les Actes des Apôtres
Au cours de son troisième voyage missionnaire, Paul visite principalement les
Eglises qu'il avait déjà fondées. Il repasse par la Galatie et la Phrygie avant
de séjourner à Ephèse. Il part ensuite en Macédoine, puis à Corinthe. Il décide
enfin de regagner Jérusalem par bateau, faisant alors escale à Troas et Milet,
où Luc situe son discours d'adieu aux anciens d'Ephèse. Le voyage se termine à
Jérusalem, où il sera arrêté.
La Croix du 16 août 2007
Martine de Sauto
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« Paul
passe d'un bateau à l'autre à travers le bassin méditerranéen ».
Pour l'auteur
de « Paul de Tarse en Méditerranée.
Recherches autour de la navigation dans l'Antiquité » (1), le voyage
en mer était alors le moyen le plus rapide pour se déplacer.
«Paul
est un homme de son temps. Il utilise pour se déplacer tous les
moyens à sa disposition. En étudiant, avec les précautions
nécessaires, le récit de sa vie missionnaire dans les Actes des
Apôtres et dans ses lettres, il apparaît évident qu'il a souvent
voyagé par mer, ce qui était alors le moyen le plus rapide de se
déplacer, tant pour les marchands et les militaires que pour les
intellectuels et les hommes politiques allant prendre leur poste
dans l'Empire. Paul était prêt à tous
les risques pour annoncer l'Évangile. Lors de ses trois premiers
voyages, il passe d'un bateau à l'autre
à travers le Bassin méditerranéen, va d'un port à un autre, visant
les grands centres romains où il sait qu'il y a des communautés
juives ou des connaissances pouvant lui servir de points d'appui.
Son dernier
voyage, de Jérusalem à Rome (Ac 27-28), est le plus détaillé sur le
plan technique. Il livre des informations capitales sur l'art de
naviguer au Ier siècle : types de bateaux, gréements, cargaisons,
route suivie, comportement des hommes, distances parcourues,
vitesses, conditions météorologiques... Il est intéressant de
confronter ce récit avec les études historiques actuelles sur la vie
maritime dans l'Antiquité. L'archéologie sous-marine, indispensable
à l'archéologie navale, et la fouille des épaves ont permis depuis
la fin des années 1950 des découvertes essentielles sur la
construction navale, les marchandises transportées, le mode de vie
des marins, l'économie antique et les échanges maritimes. Les écrits
des historiens et des géographes grecs et latins contemporains des
Actes, ainsi que des poètes et des auteurs de romans ou récits de
voyages, constituent également une mine
de renseignements.
Étudier les
Actes des Apôtres avec ces ressources de l'histoire, de
l'archéologie, de la littérature et du monde maritime permet d'en
saisir la cohérence en matière de navigation : ce n'est pas sans
intérêt pour l'authenticité de ce récit, souvent jugé simpliste,
composite, romanesque voire fictif par les exégètes. Au temps de
Paul, certains bateaux pouvaient
transporter jusqu'à 276 personnes auxquelles s'ajoutait la
cargaison. Ces bateaux, fragiles, étaient maniables au-delà de ce
que nous imaginons. Lieu de vie et de travail, ils étaient commandés
par un homme, le kubernêtês, mais les personnes embarquées
participaient aux manœuvres et étaient impliquées dans certaines
décisions lorsque la situation était délicate. La navigation à voile
se faisait sans instrument, en se basant sur les repères célestes,
les éléments visibles depuis le bateau et les courants. Les ports
(les plus importants étant alors Alexandrie, Césarée, Le Pirée,
Corinthe, Éphèse) étaient essentiels à la vie économique et sociale,
et les îles (Chypre, la Crète, Malte, la Sicile) avaient aussi un
rôle important.
Aujourd'hui, le
récit des Actes est reconnu comme une source incontestable et
irremplaçable de l'histoire de la navigation au Ier siècle. Mais il
permet aussi de mesurer la détermination de
Paul à se rendre à Rome, centre de l'Empire, pour y annoncer
l'Évangile. »
RECUEILLI PAR
M. DE S.
la Croix du 16 août 2007 |
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Paul, l’aventurier
du Christ
L’Apôtre a arpenté les routes et les mers les plus fréquentées
de l’époque. Depuis longtemps, il espère aller à Rome, la
capitale de l’Empire. Il y arrive comme prisonnier. Il y mourra
décapité, après un dernier périple en Asie
|
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Procession en l’honneur de saint Paul à La Valette, sur l’île de Malte.
Pour les Maltais, Paul le rescapé était assurément un homme aimé des
dieux
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L’hiver est proche. Le centurion chargé d’escorter le
prisonnier Paul, pour qu’il soit jugé à Rome, ne veut pas d’une
marche interminable à travers l’Asie mineure et la Macédoine.
Il préfère la mer, même si la saison est trop avancée pour une
telle traversée. Un capitaine, propriétaire d’un bateau, est
justement prêt à prendre la mer en dépit du danger. Le bateau
quitte Césarée et cabote le long des côtes. Avec un vent
contraire, il n’avance pas. À Myre, en Lycie, l’officier trouve
un autre bateau, plus gros, qui appareille pour l’Italie. Le
vent n’est pas plus favorable et le bateau arrive avec
difficulté en Crète. Il fait escale sur la côte sud de l’île
avant de chercher à gagner, malgré le danger, un autre port où
passer l’hiver.
Comme Paul le craignait, une terrible tempête se lève alors, qui
fait dériver le bateau drossé par la mer, et oblige à jeter la
cargaison par-dessus bord et à carguer toutes les voiles. Ni
soleil. Ni étoiles. Pour tous ceux qui sont à bord, tout espoir
de salut semble perdu. Au bout de qua- |
torze jours de cauchemar,
le navire est pourtant poussé vers une terre et s’échoue sur
Malte. Passagers et équipage sont saufs. Pour les habitants de
l’île, Paul le rescapé est assurément un homme aimé des dieux :
non seulement il avait annoncé que tout le monde serait sauvé
des éléments déchaînés, mais il avait survécu à la morsure d’un
serpent. Les Actes des Apôtres racontent la scène. Il fait
frais. Les Maltais allument un feu. Paul ramasse une brassée de
bois sec et une vipère s’accroche à sa main. Paul est mordu, il
va mourir. Il n’en est rien ! Pendant trois mois, coincé à
Malte, Paul va y semer l’Évangile.
L’hiver fini, il faut reprendre la mer. L’officier fait
embarquer tout le monde à bord d’un bateau venu d’Alexandrie qui
hivernait à Malte. En Sicile, ils font escale trois jours à
Syracuse, puis débarquent à Pouzzoles, le port de Naples. De là,
ils remontent par petites étapes vers Rome en suivant la voie
Appienne. Ils parviennent ainsi dans la capitale de l’Empire à
la fin du printemps ou au début de l’été 60.
À Rome, l’Apôtre va vivre deux années de semi-liberté sans
doute, jusqu’à ce que son procès soit finalement annulé en
l’absence de ses accusateurs juifs. Il retrouve la liberté,
probablement en 62. Mais l’Église de Rome ne lui offre pas
l’accueil qu’il espère. Il s’est écoulé trop de temps depuis
qu’il a envoyé Prisca et Aquilas préparer le terrain. Les
Romains ont reçu sa lettre pendant l’été 56 et ont oublié ce
qu’elle disait. Peut-être même certains l’ont-ils cru mort.
Pourtant, Paul veut toujours que l’Église de Rome l’envoie en
Espagne ! Peu lui importe son refus. Il passe outre. Prend-il
alors un bateau à Ostie, le port de Rome, et atteint-il la côte
de la Catalogne sept jours plus tard ? Rien n’est sûr, sauf une
chose : ce voyage missionnaire improvisé, s’il l’a tenté, est un
échec.
De retour (ou bien resté) à Rome, que fait Paul ? Il sait
désormais qu’il n’arrivera à rien, puisqu’il ne parle pas les
langues ni de la péninsule Ibérique, ni de l’Italie. Peut-être
repart-il vers l’Orient. À la fin de l’été 55, il avait dû
interrompre sa possible mission en Illyrie. Il est temps d’y
retourner. Il pourrait avoir rejoint Brundisium, alors
principal port de commerce entre l’Italie et la Grèce, et pris
un bateau pour Dyrrachium (aujourd’hui Durres, en Albanie),
porte de l’Illyrie. Dans l’hypothèse où il y est arrivé à la fin
de l’été 62, il en est probablement reparti au début du
printemps 64, pour pouvoir traverser les montagnes du nord de
la Grèce.
Paul, en effet, a toujours consacré à peu près le même temps –
dix-huit mois – à l’évangélisation d’une cité. Une fois la
communauté bien établie, il part pour que chacun puisse
développer ses propres charismes. Sauf que cette fois, en
s’éloignant, il sait que l’Illyrie est sa dernière mission en
territoire vierge. Il a 70 ans. Et le monde de la Méditerranée
orientale, qui lui est si familier, est aujourd’hui confié à des
missionnaires. Il a si bien accompli sa tâche et préparé sa
succession qu’on n’a plus besoin de lui.
Toujours dans l’hypothèse de cet ultime voyage, il prend alors
la Via Egnatia vers l’est. À Thessalonique et à Philippes, il
retrouve des communautés qui rayonnent la vérité de l’Évangile.
Combien de temps passe-t-il parmi elles ? On ne sait. Au cœur de
l’été, il s’embarque pour Troas où il laisse à Carpos (sûrement
un membre de la communauté) son manteau d’hiver, ses livres et
ses parchemins. Puis il parcourt sous une chaleur intense les
350 kilomètres qui le séparent d’Éphèse où l’attend Timothée
qu’il n’a pas revu depuis bientôt huit ans. Il se retire ensuite
avec ses compagnons à Milet, à environ 80 kilomètres d’Éphèse.
Au début de l’été 65, l’annonce des persécutions déclenchées par
Néron après l’incendie qui a détruit en juillet 64 dix des
quatorze quartiers de Rome interrompt leur séjour. Accusé
d’avoir lui-même déclenché ce terrible incendie pour y
construire un palais grandiose, Néron cherche à détourner
l’attention en accusant les chrétiens. Et quand Paul apprend
avec quelle férocité ils sont torturés – Pierre fut sans doute
crucifié dans ce contexte –, il décide d’aller sans attendre les
soutenir. Il a deux mers à traverser. Il doit le faire avant
que la navigation sur la mer Égée et la mer Adriatique soit
interrompue par l’hiver et qu’il soit bloqué dans le
Péloponnèse. Il arrive à Rome, sans doute à la fin de l’été 65
ou au début de l’automne.
Le pire de la persécution est alors passé. L’Apôtre peut se
montrer, proclamer l’Évangile sans crainte comme il pense devoir
le faire, et ainsi redonner espérance à la communauté
chrétienne démoralisée. Son courage pourtant n’est pas du goût
des chrétiens de Rome. Ils ont souffert, et Paul semble
signifier qu’ils ne sont que des lâches. Sans parler du risque
de les mettre à nouveau en danger. Bientôt, Paul, chrétien
avoué, est arrêté. Est-il venu venger ses frères ?
A-t-il des contacts avec ceux qui veulent se débarrasser de
Néron ? Dans le doute, les magistrats le mettent en prison.
Aucun chrétien romain ne se déplace pour le soutenir ou
témoigner en sa faveur. Seul Onésiphore, averti, fait le chemin
depuis Éphèse pour lui rendre visite. Dans sa prison, Paul écrit
probablement d’ultimes lettres, qui se sont perdues. Dans le
dernier quart de l’année 67, il comparaît de nouveau devant un
magistrat, qui juge certainement plus prudent de suivre
l’exemple donné par l’empereur en considérant qu’un chrétien
doit forcément être exécuté.
À l’annonce de la sentence, Paul sait qu’il est prêt. Depuis
longtemps, pour lui, mourir en témoin, comme Jésus lui-même, est
la grâce suprême. Toute son action, ses voyages incessants, son
existence d’apôtre, tout son dynamisme intérieur, toute sa
pensée ont toujours convergé vers celui qu’il a constamment
nommé : Jésus-Christ. La tradition de l’Église rapporte
simplement que Paul fut décapité à Rome sous le règne de Néron.
MARTINE DE SAUTO
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Le dernier voyage (59-60), selon les Actes des
Apôtres
Ce dernier voyage de saint Paul, longuement raconté
dans les Actes (ch. 27-28), le conduit comme prisonnier
de Césarée à Rome dans les années 60, à bord de trois
bateaux successifs, dont le deuxième fait naufrage à
Malte. Luc clôt le livre des Actes avec l’arrestation de
Paul à Jérusalem, les étapes de son procès devant les
autorités provinciales et son voyage mouvementé vers
Rome. Il n’évoque pas le temps qui sépare cette arrivée
à Rome de sa mort dans la capitale de l’Empire en 67. |
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POINT D’HISTOIRE. Michel Trimaille,
exégète
«Paul revoit le film de sa vie d’Apôtre»
Pour le coauteur du commentaire des « Épîtres de Paul (1) », la
seconde Lettre à Timothée a quelque chose de testamentaire.
«La seconde Lettre de Paul à Timothée peut être lue comme son
testament. Dans sa prison, à Rome, il revoit le film de sa vie
d’Apôtre qui, du début à la fin, s’est déroulée sous le signe de la
grâce de Dieu. Il s’adresse à Timothée comme à celui qui continuera
sa tâche et, à travers lui, transmet l’héritage apostolique à la
lignée de tous ceux auxquels la charge sera confiée. Il rend grâce
pour les bienfaits de Dieu qui leur a fait le don de la foi et les a
appelés à proclamer l’Évangile. Il reconnaît que ce ne fut une
partie de plaisir ni pour lui, ni pour Timothée. Mais il ne
regrette pas ces épreuves : un apôtre doit partager le destin du
Christ ( « Si nous mourons avec lui… Si nous souffrons avec lui…
» ). Il sait en qui il a mis sa foi: en ce Seigneur qui l’a
rempli de force pour « annoncer jusqu’au bout l’Évangile et le
faire entendre à toutes les nations païennes » (4, 17). Et Dieu
le sauvera « dans son Royaume céleste » (4, 18).
Paul, comme toute personne faisant un testament, pense à l’avenir
et s’efforce de le préparer. Il rappelle qu’il a été appelé «
dans la perspective d’une promesse de vie » (1, 1) qui déjà se
réalise. Des communautés chrétiennes existent, de Jérusalem à Rome,
en passant par la Samarie et la Galilée, la Syrie, l’Asie et la
Grèce, sans parler des chemins de l’Évangile vers l’Égypte et vers
l’Inde. Ce que Jésus a fait autrefois ( « Il a détruit la mort et
fait briller la vie » ), la proclamation de l’Évangile le fait
maintenant.
Cette manière de dire la foi est nouvelle. Jusque-là, la tradition
véhiculée par Paul faisait le récit de ce qui est advenu au Christ (
« Il est mort pour nos péchés, et a été mis au tombeau ; il est
ressuscité… il s’est fait voir à Céphas puis aux Douze » – 1 Co
15), et les retombées salutaires de cet événement pascal étaient
évoquées avec les mots « pour nous », « pour nos péchés ».
Par contre, au moment où il va quitter la scène, Paul considère
avant tout la manifestation du salut telle qu’elle se vit désormais.
Ce faisant, il définit magnifiquement la mission, qui actualise la
Bonne Nouvelle de l’Évangile dans l’histoire. C’est pourquoi, au
seuil de sa mort, il n’exhorte pas ses disciples à garder pieusement
le souvenir de sa personne, mais la seule mémoire qui vaille : «
Souviens-toi de Jésus-Christ ! » Si cette deuxième Lettre à
Timothée a la forme d’un testament de Paul, elle n’a pourtant pas
été écrite par lui, mais par un de ses disciples, probablement une
quinzaine d’années après sa mort. Elle appartient à la littérature
testamentaire de la Bible, au même titre que les discours d’adieu
de Jésus dans l’Évangile de Jean ou la seconde Lettre de Pierre.
Elle en adopte les conventions littéraires.
Il n’en demeure pas moins que Paul a fortement inspiré le rédacteur,
même si la lettre veut répondre aux préoccupations de l’Église
d’alors : formation des chrétiens, dialogue avec les païens,
organisation de l’attente… Car désormais les chrétiens n’attendent
plus un retour proche du Christ ressuscité, comme le faisait Paul.
Les Evangiles, certaines épîtres de Paul (aux Éphésiens, deuxième
aux Thessaloniciens, épîtres pastorales à Timothée et Tite), de
même que la deuxième Lettre de Pierre, celle de Jude et l’Apocalypse
ont été rédigées durant cette même période : entre la mort du
dernier des Apôtres vers 70 et les premiers auteurs de l’Église
comme Clément de Rome ou Ignace d’Antioche. »
RECUEILLI PAR M. DE S.
(1) Aux Éditions Bayard.
La Croix du 17 août 2007 |