STEINBACH : Décembre 1914, Janvier-Février 1915

"Après ces combats meurtriers, le régiment commence l'apprentissage de la guerre de tranchées, qu'il mènera comme tous, si longtemps encore. Puis le 18 décembre au lieu du repos promis et espéré depuis longtemps le 15.2 reçoit brusquement l'ordre de départ. Il traverse Gérardmer au milieu d'une émotion poignante. Combien de mères en deuil pleurent déjà, en voyant défiler ses rangs éclairés par la mitraille, en songeant à tant de beaux soldats, partis joyeux vers la frontière, et qui reposent maintenant en terre d'Alsace, ou sous les sapins meurtris du Spitzenberg!


Le Régiment poursuit sa marche vers le Sud, franchit le 23 décembre le Col d'Oderen. A peine arrivé à Felleringen, il repart le 25 vers Bischwiller. Alors seulement il apprend la tâche qui lui est réservée: il faut prendre Steinbach.

Steinbach est un charmant village alsacien, sur les dernières pentes des Vosges dans la riante vallée du Silberthal. Il est dominé de deux côtés par des hauteurs importantes, la cote
 425 qui le sépare de Vieux Thann et le plateau d'Uffholtz, tous deux fortement tenus par l'ennemi.

L'attaque prévue ne devrait durer que quelques heures. Au lieu de cela, ce furent quinze terribles journées de combat sans répit en plein hiver, sous la neige, et dans des tranchées envahies par l'eau glacée, quinze journées et quinze nuits de corps à corps.

Dès le début de l'attaque, l'arrêt des troupes voisines qui doivent enlever la cote 425 et la chapelle St.Antoine gène la progression du régiment. Il faut toute l'obstination des braves du Spitzenberg pour avancer pas à pas dans cette vallée encaissée, hérissée d'obstacles: barricades, abattis, ronces d'acier que les cisailles ont peine à entamer, tranchées dissimulées à ras de terre, mitrailleuses invisibles qui fauchent les assaillants. L'artillerie qui appuie le régiment est composée presque uniquement de 65 de montagne. Le dévouement des artilleurs, la merveilleuse justesse de leur tir ne parviennent pas à compenser le calibre trop faible de leurs pièces. Peu soutenu à droite et à gauche, insuffisamment appuyé par l'artillerie, le 15.2 n'a plus qu'à compter que sur lui-même, sur sa vaillance et son énergie coutumière. Cela lui suffit pour ne pas désespérer. D'ailleurs il a à sa tête un homme de fer, le Commandant Jacquemot dont l'implacable volonté égale la froide bravoure.

Enfin, au prix de sacrifices et d'efforts inouïs, nos tranchées se rapprochent des lisières du village et le 15.2 prend pied dans Steinbach. Alors la lutte devient d'une sauvagerie atroce: au milieu des incendies et des bombardements ininterrompus, sous la fusillade qui part des soupiraux, des caves, des toits, des murs crénelés, il faut faire le siège de chaque maison.

Le 27 décembre, la compagnie sous les ordres du capitaine Laroche s'empare des décombres du château brûlé et tente de forcer l’entrée du village dans une charge à la baïonnette. Le Lieutenant David, blessé, se relève pour entraîner sa section et tombe criblé de balles. Arrêtés net par un grillage vertical en fil d'acier que les cisailles ne peuvent entamer, l'Adjudant Jacques et les hommes essaient de l'escalader et tombent frappés à mort les uns après les autres. Pourtant, emportés par leur élan, quelques braves ont pénétré dans le village. Ils y sont cernés et succombent sous le nombre. L'un d'eux, le soldat Bourgeois, se défend, seul, plus d'une heure dans une rue et tient tête aux Allemands qui essaient de l'atteindre par les soupiraux et les fenêtres. Après avoir terrassé plusieurs assaillants à coups de crosse, il parvient à se dégager et à rejoindre sa compagnie. Cet exploit de paladin paraîtrait incroyable, s'il n'était attesté par une citation.

Le 28,l'attaque reprend. Le 30,la 7°compagnie entraînée par le Capitaine Marchand force enfin l'entrée du village, lutte corps à corps à travers les barbelés et les barricades qui hérissent la Grand' rue et se retranche sur place au cours de la nuit. Deux héros sont tombés là, en qui la France espérait, pour devenir plus grande et plus belle: le sergent Boutroux, neveu du philosophe, et le caporal Baudry de l'École de Chartres, tous deux jeunes, tous deux aimés par leurs camarades qui vénéraient en eux la même beauté d'âme.

 Le 31 décembre, le tiers du village est entre nos mains. L'attaque se poursuit malgré la mitraille qui décime les assaillants. Le 3 janvier, de nouveaux corps à corps nous livrent presque tout le village. A minuit, Steinbach était à nous, grâce à un mouvement hardi de la 12°Compagnie menée avec une merveilleuse habileté par le Capitaine Toussaint, Officier dont la bravoure et l'expérience étaient réputées au régiment.
Mais presque aussitôt, une violente contre-attaque permet aux Allemands d'y reprendre pied. Ils parviennent jusqu'à la 8°Compagnie en réserve sur la place. Surprise d'abord, elle se ressaisit et se jette sur l'ennemi à la baïonnette. Un simple soldat, Raclot, entraîne par son ascendant une vingtaine de ses camarades, et dans la mêlée, se lance à leur tête sur l'église et le cimetière. L'ennemi chancelle sous le choc et abandonne précipitamment le village, laissant entre nos mains une quarantaine de prisonniers dont 2 officiers. Après quinze jours et quinze nuits de combats, Steinbach est enfin à nous. Le 15.2 le garde avec l'énergie qu'il a mise à le conquérir.
La fureur vaine des bombardements et des contre-attaques ennemies ne fait qu'achever la ruine du pauvre village et accroître le nombre des cadavres allemands qui gisent dans les décombres. Steinbach, à l'égal du Spitzenberg, devient pour le 15.2 un nom de victoire comme l'atteste la citation à l'ordre de l'armée qui vient couronner son drapeau d'une première palme.

Mais ce n'est pas seulement contre l'Allemand que le régiment doit lutter. Pour lui, l'ennemi le plus dur, c'est l'hiver. Et lorsque les survivants de cette époque parlent de l'enfer de Steinbach, ce n'est pas seulement aux bombardements, aux fusillades, aux corps à corps à travers les incendies qu'ils songent. Ils revoient les tranchées à demi effondrées où ils restèrent stoïques dans l’eau jusqu’aux genoux, au milieu des glaçons ; ils revoient les longues nuits d’hive r où la neige ensevelissait les guetteurs aux créneaux, les corvées et les relèves à travers les fondrières des boyaux, la lutte contre le froid qui les terrassait lentement, le calvaire de leurs camarades qui, les pieds gelés, se traînaient encore jusqu’au jour où il fallait les emporter de la tranchée.
Tant de souffrances et de misères, telle était la guerre pour les humbles héros de la tranchée dont on ne connaissait pas alors le martyre. Et plus que des ordres d’attaques, plus que des récits d’assauts ou de combats, ces simples lignes tracées en marge du journal de marche du 15.2° ont quelque chose de grand et de poignant.
                           
Par suite de la fatigue extrême et de l’état des tranchées où les hommes sont dans l’eau et dans la boue jusqu’aux genoux, les évacuations pour pieds gelés sont très nombreuses. L’effectif tombe à 1800 hommes sur 3.200".
                

                                         

Nos artilleurs ont donné ironiquement les noms de " Kolossal "
et " Kultur " à deux canons de 155 qui, des hauteurs dominant Steinbach, bombardent les tranchées allemandes
dans la plaine de Cernay.

     
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            Plus jamais la guerre!

152 R.I

Garnison en août 1914: Géradmer  1914: Alsace-Vosges (Sultzeren, Grand Hohnack, Colmar, Le Spitzenberg, Steinbach) 1915: Alsace (Steinbach, Hartmannswillerkopf).1916: Alsace (Sihl, Faux-Sihl, Steinbach, Colardelle, Ayné, l'Alsacienne, Sudelkopf, Hartmannswillerkopf). Somme (Cléry, Maricourt, Ferme de Bonfay, Sailly-Saillisel) Region de Belfort ( Giromagny). Alsace (Dannemarie, Carspach) 1917: Alsace (Dannemarie, Carspach, Buettwiller). Chemin des Dames (Plateau des Casemattes, Plateau de Vauclerc, Hurtebise, Grotte du Dragon). Reims ( Courcy, Bétheny). Verdun ( Bezonvaux) 1918: Lorraine (Lunéville, Vého). Bataille de l'Aisne (Bois de Bonnes, Belleau, Torcy, Lucy-le-Bocage). Deuxième Bataille de la Marne ( Saint-Gengoulph, la Grenouillère, Bois du Châtelet, Beuvardelle). Belgique (Roulers, Beveren, Wacken, La Lys)  (+)          3 septembre
1918