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La guerre de position en Alsace.
(décembre 1914 - juin 1916)
La naissance du Régiment du Diable
par le capitaine Denis Morel.
Le 18 décembre
1914, le Quinze-Deux reçoit l'ordre de quitter le Spitzemberg
pour se reposer et se reconstituer à La Bresse et à Gérardmer
(Vosges). A peine arrivé dans son
ancienne garnison, il apprend qu'il est affecté à la
66°
division d'infanterie et qu'il doit immédiatement
rejoindre Fellering
(Haut-Rhin), petit village de la vallée de la Thur.
Pour tous les soldats qui franchissent une seconde fois les crêtes vosgiennes
en direction de la plaine d'Alsace, il est clair que leur
régiment va être engagé dans une nouvelle
offensive.
4.1 : L'enfer de Steinbach (déc.l914-jan.l915)
Le plan français :
Après la bataille de l'Yser
qui s'achève aux alentours du 12 novembre, le front se
stabilise de la Mer du Nord jusqu'à la frontière suisse
; deux armées gigantesques s'enterrent, momentanément incapables de percer le front adverse.
Alors le général Joffre
décide de reprendre l'initiative en déclenchant une offensive limitée en
Alsace du Sud. Le généralissime prescrit au
groupement des Vosges d'être en mesure de "conquérir
une zone de terrain donnant une grande sécurité
aux communications entre Thann
et Belfort
et permettant d'atteindre par le canon la circulation
sur la voie ferrée Colmar-Mulhouse
utilisée par les allemands pour l'exécution de rocades en
Haute-Alsace". Cette attaque devait être
d'ailleurs le prélude nécessaire à une opération
d'envergure visant la reconquête de Mulhouse. Le général Putz, commandant le groupement des Vosges confie à la 66°division la mission de s'emparer
de Cernay et lui donne ainsi l'ordre d'attaquer sur le front
Sandozwiller-Wattwiller.
L'objectif initial de la division est la double conquête de
la côte 425
et du plateau d'Uffholtz afin
de livrer une ligne de débouché
en vue de la conquête ultérieure
de Cernay. Le
commandement allemand,
conscient
de l'importance de ces deux hauteurs
qui
pouvaient servir de tremplin aux français, les
avait
conquises quelques jours auparavant et y
avait
installé de solides points d'appui. De plus un
bataillon
du 161° IR.
(Infanterie Régiment)
se
retranche
dans Steinbach,
transformant ce paisible
village
en une position formidablement défendue.
Toutefois le
commandement français, inexactement
renseigné, néglige Steinbach qu'il ne croit
pas
défendu. Cette méprise se payera chèrement à
l'heure
de l'offensive car il faudra pas moins de
dix
jours pour s'emparer du village. L'attaque est
prévue
d'être déclenchée le jour de Noël, le 213°
RI
à l'assaut de la côte 425 et le 152°
à la
conquête
du plateau d'Uffholtz.
Le
25 décembre à 3 heures du matin, le régiment
célébrait de
son mieux le réveillon quand arriva
l'ordre de se
mettre en marche en direction de la
région de Cernay.
Le 152° laissant un bataillon
en
réserve de division à Thomannsplatz
devait,
avec
son gros (six compagnies), déboucher sur
Schletzenburg
et ultérieurement prendre pour
objectif
la lisière Sud-Ouest d'Ufflholtz en débordant Steinbach
par le Nord.
Quant aux 1° et 2° compagnies, sous le commandement du commandant Castella, elles devaient, en passant par l'AmseIkopf, lier leur mouvement au 213° qui attaquerait 425 et déborder Steinbach par le Sud. Tous les chefs de bataillon précisent à leurs officiers de "ne pas s'occuper du village nommé Steinbach qui est inoccupé et probablement miné".
L'échec de l'attaque initiale :
Le 25 décembre à 13 heures, le front
d'attaque est constitué, le groupement Castella est sur le versant du Hirnlestein et le reste du régiment sur
Schletzenburg. A 16 heures, après une courte préparation d'artillerie,
comme on avait coutume de le faire au début de la guerre, les troupes
françaises s'élancent à l'attaque. Les 1° et 2° compagnies débouchent
du bois d'Hirnlestein et descendent en lignes de section vers le ravin
de Steinbach quand un violent tir de mitrailleuses en provenance de la côte
425, mais aussi des premières maisons du village, cloue sur place les
deux compagnies, occasionnant des pertes sensibles à la 1°. A
gauche, le 3° bataillon rencontre une forte résistance, son attaque se
brise sous le feu croisé des
mitrailleuses provenant du plateau
d'Uffholtz et du village. Partout les fantassins aplatis se mettent à
creuser fiévreusement le sol
pour échapper au tir précis des allemands.
Visiblement " l'appui de l'artillerie
dans toute l'attaque avait été illusoire" et on n'imaginait
pas rencontrer une aussi forte résistance ennemie.
Le
26 décembre, les attaques reprennent sans
résultat, le 213° RI échouant devant la côte 425
tandis que le 15-2 poursuit ses travaux d'enfouissement. Le
régiment compte déjà 27 tués et 71 blessés
en deux jours de combat.
Le 27, le régiment reçoit l'ordre d'attaquer
Steinbach. A 8 heures, les canons de 65 installés sur les
hauteurs avoisinantes, bombardent les premières
maisons, des centaines d'obus démolissent toutes
les habitations et déclenchent de nombreux incendies. A 10
heures, dès la fin de la préparation de l'artillerie, la 4° compagnie du capitaine La Roche, profitant
d'un brouillard intense, s'élance, les 1° et 3° sections en
ligne.
Mais la nappe se dissipe brutalement révélant aux Allemands l'assaut
à découvert des sections.
Une fusillade
provenant des
soupiraux, des
fenêtres et des soubassements
des maisons
pourtant détruites,
cause aussitôt de vives
pertes dans les rangs français. Le lieutenant David est tué d'une
balle en plein cœur, sa section est arrêtée par un réseau de barbelés
à 50 mètres des premières maisons. A droite, la 3° section est stoppée
à 30 mètres du village par un grand grillage vertical que les
cisailles ne peuvent entamer. Hardiment, l'adjudant Jacques avec
quelques hommes, tente d'escalader l'obstacle. Tous sont tués. Les 2°
et 4° sections sont lancées dans la fournaise sans plus de résultat,
la 4° compagnie est clouée au sol à peine à 30 mètres des premières
habitations. Il faudra attendre la nuit pour pouvoir organiser son
repli. L'échec de cette attaque initiale montre combien la prise de
Steinbach va s'avérer difficile car "le village représente une
position extrêmement forte entourée de réseaux de fils de fer, de
grillages, de tranchées, de maisons crénelées, flanquée par
l'ouvrage de 425 et les tranchées du plateau d'Uffholtz, ainsi que par
des mitrailleuses. Le village, même avec la préparation d'une
artillerie puissante, sera extrêmement dur à enlever et coûtera
beaucoup de monde"'.
Le
Quinze-Deux est conscient du sacrifice qu'il devra consentir pour
s'emparer de Steinbach, surtout que la pluie, puis la neige commençant
à tomber, l'eau envahit les tranchées de fortune obligeant les hommes
à patauger dans l'eau glacée. Déjà les premiers soldats sont évacués
pour cause de pieds gelés. Pour tous ces hommes qui ont vécu les
heures difficiles du Spitzemberg, les jours de lutte intense qui
s'annoncent dans le froid et les corps-à-corps sanglants resteront dans
leur mémoire comme l'enfer de Steinbach.
Steinbach
tombe aux mains du 15-2 :
Le
28 et 29 décembre, le 15-2 tout en consolidant ses positions,
parvient à se rapprocher et à investir les maisons à la périphérie
du village. A droite le 213'° RI, malgré de terribles pertes, ne
parvient pas à s'emparer de la côte 425 tandis que le groupement
Castella est toujours bloqué par le feu de la "tranchée en
V" , nom donné à un ouvrage situé entre l'église et 425.
Le
30 décembre, l'attaque continue, le lieutenant-colonel Jacquemot
donne l'ordre à la 7° compagnie (capitaine Marchand) de forcer l'entrée
du village. Grâce à l'initiative du sergent Mauclair qui entraîne sa
section à l'assaut cinq minutes avant la fin de la préparation
d'artillerie, les sections de tête franchissent les 300 mètres séparant
les tranchées du village sans recevoir un coup de fusil. Mais l'ennemi
se ressaisit immédiatement et un violent corps-à-corps s'engage à
travers les réseaux de barbelés et les décombres des maisons. Après
une lutte farouche, la 7° compagnie parvient à s'emparer des premières
maisons et poursuit sa progression dans la Grand'Rue jusqu'à être arrêtée
par une barricade qu'elle ne parviendra pas à contourner à cause des
incendies. La compagnie se retranche donc sur place pour la durée de la
nuit, elle a fait 20 prisonniers. Le lendemain, les combats reprennent
avec la même intensité, la 7° compagnie avance lentement, maison par
maison, tandis qu'au Sud et au Nord du village, les autres unités se
rapprochent des habitations grâce aux travaux de sape, la I°compagnie
parvenant ainsi à s'établir à 80 mètres de la lisière Sud. Un tiers
du village est désormais entre nos mains, les Allemands évacuent la
population civile et constituent une deuxième ligne de défense à
l'intérieur du village qui tiendra encore le régiment en échec
pendant deux jours entiers.
Le
3 janvier, le régiment reçoit l'ordre d'achever la prise de
Steinbach et de l'ouvrage en V et de pousser vers le plateau d'Uffholtz.
Après une violente préparation d'artillerie de 65, 75 et 155, le 15-2
se lance à l'attaque. Une section de la 2° compagnie enlève à la baïonnette
la tranchée dite en V, permettant au détachement Castella, flanc-gardé
face à Cernay par la 4° compagnie d'obliquer vers les lisières Sud du
village. La 3°compagnie, jusque là en réserve est rapidement envoyée
aux lisières Est qu'elle atteint vers 20 heures. Les pinces de la
tenaille se referment sur les Allemands qui préfèrent évacuer le
village. Ce repli est d'ailleurs facilité par le relatif succès des 9°
et 10° compagnies qui, au Nord, ne parviennent à enlever que deux
tranchées adverses. A minuit la 12° compagnie, qui a traversé le
village au prix de durs combats de rue, réalise sa jonction avec la 3°
compagnie : Steinbach est aux mains du Quinze-Deux. Ce succès français
est parachevé par la conquête de la côte 425 par le 213° RI. La
route de Cernay est ouverte mais prudemment le général Guerrier
renonce à lancer ses troupes dans la brèche, les régiments épuisés
ne peuvent risquer un autre combat de rue dans une localité aussi
grande.
Durant la nuit, le commandement allemand informé de la perte du village
par ses troupes, déclenche un violent bombardement de 105 et 150 suivi
vers 1 heure d'une contre-attaque du 25° Infanterie Régiment. La 3°
compagnie arrête deux compagnies allemandes aux lisières est mais
quelques groupes parviennent quand même à s'infiltrer entre les 2° et
3° compagnies et à atteindre l'église et le cimetière. A la faveur
de la nuit, ils provoquent un grand désordre dans nos lignes.Il faudra
toute l'énergie de la 8° compagnie pour refouler par une charge à la baïonnette
l'ennemi retranché dans le cimetière, une cinquantaine d'Allemands
sont faits prisonniers.
L'après-midi, pour s'assurer définitivement
la possession de
Steinbach, le 3° bataillon s'empare des tranchées allemandes du plateau d'Uffholtz.
Du 4 au 10 janvier, les positions du 15-2 ne
cesseront d'être soumises à de violents bombardements, et la dernière
et infructueuse contre-attaque allemande se soldera par un cuisant échec
: 60 cadavres joncheront le terrain situé devant les lignes françaises.
Après quinze jours et quinze nuits de combat qui auront coûté
la perte de 564 hommes (167 tués, 374 blessés et 23 disparus),
Steinbach est définitivement aux mains du 15-2. L'offensive prévue a
certes échoué, Cernay l'objectif final n'est pas atteint faute, d'une
part d'avoir obtenu des renseignements exacts sur le volume et la présence
des forces ennemies engagées dans le secteur et d'autre part d'une préparation
d'artillerie suffisante, notamment en pièces de gros calibre. Mais pour
le régiment, il s'agit d'une victoire que viendra d'ailleurs récompenser
le 27 janvier la première citation à l'ordre de l'armée.
Si les communiqués de victoire redoublent d'éloges pour décrire les
combats de l'Enfer de Steinbach, ils oublient de préciser que,
malgré les combats au corps-à-corps au milieu des incendies, malgré
les bombardements, l'adversaire le plus terrible pour tous ces hommes
fut l'hiver. Comme le raconte si bien l'historique du régiment publié
en 1935, "tous les survivants de cette époque revoient les tranchées
à demi-effondrées où ils restèrent stoïques dans l'eau jusqu'aux
genoux, au milieu des glaçons ; ils revoient les longues nuits d'hiver
où la neige ensevelissait les guetteurs aux créneaux, les corvées et
les relèves à travers les fondrières des boyaux, la lutte contre le
froid qui les terrassait lentement, le calvaire de leurs camarades qui,
les pieds gelés, se traînaient encore, jusqu'au jour où il fallait
les emporter de la tranchée". Plus laconiquement le Journal de
Marche et des Opérations précisera : "Par suite de la fatigue
extrême et de l'état des tranchées où les hommes sont dans l'eau et
la boue jusqu'aux genoux, les évacuations pour pieds gelés sont très
nombreuses. L'effectif tombe de 3200 à 1800 hommes".
Le régiment occupa les positions devant Steinbach pendant encore deux
mois jusqu'au 8 mars 1915.
A
partir du 18 janvier, le 15-2 ne laissera plus dans les tranchées que deux bataillons afin de réduire son service en ligne et d'augmenter le nombre de ses unités au repos. Ainsi les bataillons se relèveront tous les quatre jours, le bataillon
disponible étant au repos à Bischwiller. Malgré tout, cette période ne fut pas sans agitation, les duels de mousqueterie et d'artillerie causant la perte de 29 tués et 76 blessés.
4.2 : La naissance de la légende (mars 1915)
Un observatoire de premier ordre :
Le 8 mars 1915, le 2° bataillon reçoit l'ordre de rejoindre le secteur du Hartmannswillerkopf afin d'être détaché auprès de la 1° brigade de chasseurs (7°, 13°, 27° et 53°BCA). Pour la
première fois, les fantassins du 15-2 montent en ligne sur cette montagne dont le nom sera à jamais lié à l'épopée des Diables Rouges.
Le Hartmannswillerkopf, dont le nom sera très vite abrégé dans les pièces officielles en HWK et désigné plus familièrement par les poilus sous le
terme de Vieil Armand, était au début de la guerre un piton isolé que
les deux belligérants avaient totalement ignoré. Recouvert à l'époque
par une profonde forêt, le HWK est un éperon rocheux de forme
pyramidale culminant à 956 mètres. Du sommet s'offre un panorama
unique sur la plaine d'Alsace avec la Forêt Noire en toile de fond.
Adossé au Molkenrain (1125 mètres d'altitude) dont il est le
prolongement naturel, il tombe en pentes escarpées sur la plaine
d'Alsace. Ses pentes est sont largement incurvées et les rebords, d'où
partirent toutes les contre-attaques allemandes, porteront le surnom de
cuisse droite et cuisse gauche. La cuvette elle-même sera l'Entre-cuisses, les Allemands y installeront tous leurs postes de commandement, leurs téléphériques et
toutes leurs transmissions.
Le versant de cette face est beaucoup plus raide et plus abrupt donc impossible à atteindre par les tirs d'artillerie à trajectoire tendue. Au voisinage du sommet se trouvent de nombreux gros rochers dont les parois verticales tournées également vers l'est constituent d'excellents abris contre les tirs d'artillerie, les obus ne pouvant que taper la roche ou passer largement au-dessus. Outre les particularités du terrain très favorables à l'ennemi, les troupes françaises devaient combattre avec un
mur dans le dos, le Molkenrain, si bien que le commandement dut surmonter des difficultés inouïes pour alimenter en hommes, en matériel, en munitions et en vivres le champ de bataille.
Il fallait ainsi 5 à 6 heures, en partant de la vallée de la Thur pour atteindre la région du Vieil-Armand en empruntant des sentiers de montagne étroits et accidentés. Les Allemands, au contraire, abrités par la contre-pente et soutenus par une logistique installée en plaine, ravitaillaient leurs
troupes sans encombres jusqu'aux premières
lignes.
Dès février 1915 d'ailleurs, ils construisirent la
Voie Serpentine qui reliait directement le sommet
aux villages de la plaine, tandis que deux câbles
aériens dissimulés dans l'Entre-cuisses arrivaient
au pied de l'Aussichtsfelsen (rocher Hellé), leur
permettant ainsi d'amener à pied d'œuvre de
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grosses quantités de matériels pour améliorer le
système de défense du secteur. Très
vite la lutte pour ce sommet engendra chez
les deux adversaires un engouement qui dépassait
la valeur même de l'objectif. Certes, en conquérant le HWK, les
Français gagnaient un observatoire de premier ordre au pied duquel s'étalait
une carte animée et grandeur
nature du Haut-Rhin. De là, ils
pouvaient paralyser par le feu de l'artillerie
tout mouvement ennemi dans la plaine. Inversement, les Allemands
considéraient à juste titre que
l'occupation du piton par les Français était
une menace permanente et inacceptable pour
leurs arrières.
Mais la véritable raison de cette fantastique
empoignade pour la possession du Vieil Armand
était avant tout symbolique. L'année 15 voit deux immenses armées invaincues entamer une terrible
épreuve de force visant non pas à remporter une
décision militaire mais à saigner à blanc l'adversaire. Dans
ce contexte, perdre le Hartmannswillerkopf aurait été un aveu de
faiblesse et d'impuissance
qu'Allemands et Français ne pouvaient se permettre. Cette guerre
exigeait des sacrifices
encore jamais consentis, le 15-2 allait relever
le défi.
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