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La véritable bataille est un moment périssable, une
tornade qui surgit sur un bout de terrain et emporte tout. C'est une
rencontre tumultueuse,
un espace d'expérimentation, de construction et de déconstruction, qui
met en scène des hommes, du matériel, des sentiments. Elle fait l'objet
de scénarii, de rapports, de conjectures, mais sa nature vivante, à la
fois anthropique et irrationnelle, lui fait écrire sa propre histoire,
unique et insaisissable ; sa réalité échappe aux règlements, au
romantisme patriotique et au confort des travaux historiques.
Une bataille est mille batailles, différentes, contradictoires,
personnelles, intérieures. Bien sûr, elle laisse des souvenirs, des
chroniques
pour les plus grandes, mais peu de traces visibles, manifestes. La
guerre ramasse ses ruines et ses cadavres, elle camoufle son œuvre ; les
dépouilles, les objets que le sol n'a pas enfuis sont glanés, les
tranchées comblées, les corps enterrés, les navires engloutis. Que
reste-t-il de
Sadowa, de Bull Run ou du Jutland ? Pourtant, souvent, des indices
subsistent, des plaques, des monuments, des vestiges tapis dans les
sous-bois, des plis du paysage. C'est le cas de la bataille de
Steinbach, en Haute-Alsace ; ce petit village de paysans-vignerons
blotti à l'entrée du vallon du Silberthal que la Grande Guerre
transforma en champ de ruines, mais dont le nom n'est pas resté gravé
dans les mémoires à l'image des ses semblables meusiens de Vaux,
Douaumont ou Fleury ; des marques, discrètes ou anodines par habitude,
témoignent encore des combats meurtriers et acharnés qui s'y sont
déroulés, à la charnière de 1914-1915, dans les rues, les vignes, sur
les coteaux environnants, la cote 425 au sud, le plateau d'UffhoItz au
nord : Dans le centre du village, sur la place des Diables rouges, un
monument aux morts, massif, taillé dans le granit, marqué de lettres
d'or et dont les plaques en bronze furent coulées par un ancien du 152e,
le sculpteur Victor Antoine ; des noms de rues : de la cote 425, du 152e
R.I. ; une croix de guerre sous le blason au sapin et à la serpe.
Dans un verger en pente, une croix gravée : "Ici le 2 janvier est tombé
François Boucher - Sergent au 152e R.I. ; En souvenir des braves soldats
tombés à Steinbach ". Sur la cote 425, une stèle de béton,
impressionnante empreinte dressée par un sculpteur suisse, Guido
Nussbaum, après la découverte d'ossements mis au jour par des bulldozers
lors de travaux d'extension du vignoble ; une pierre tombale, enchâssée dans un muret, à la mémoire d'un jeune soldat allemand,
Otto Bunge, tué le 14 mars 1917.
Dans le Zurenthal, une petite pyramide de pierre érigée en 1915 à la
mémoire des morts du 297e R.I.
Et puis, parfois, par un effondrement révélant une sape ou un abri, le
passé guerrier se rappelle aux villageois pris dans la routine des
existences.
Dans le sillage de la tornade
Dès le déclenchement des hostilités, le souffle des combats effleura
Steinbach, mais rien ne le prédestinait encore à son terrible destin ;
il n'était qu'un village d'Alsace parmi les autres, avec ses auberges,
ses fontaines, ses pavés, connu pour ses mines de fer et d'argent, et
son vignoble qui produisait un vin fameux, le "Steinbacher Rota".
L'offensive du détachement d'armée Bonneau et l'entrée triomphale des
troupes françaises dans Mulhouse le 8 août 1914, toucha par ricochet le
paisible village de neuf-cents âmes. Dans la marche en avant euphorique
des pantalons rouges, sous un soleil de plomb, le 133e R.I. atteignit
Cemay (Sennheim), la ville aux remparts, voisine toute proche, le 8 vers
17 heures. Les 6e et 7e Cies furent placées en avant-postes à Uffholtz
et quelques patrouilles traversèrent Steinbach.
Le lendemain, des cavaliers allemands furent repérés sur les hauteurs de
Wattwiller ; un poste d'observation fut installé sur la cote 375 au sud
de Steinbach et deux batteries du 4e régiment d'artillerie y prirent
position ; vers 11 heures, à Cernay, alors que la population sortait des
offices du dimanche, un obus de 77 éclata et des crépitements de
mitrailleuses se firent entendre vers Ufflholtz. Le XVe Armeekorps du
Général der Infanterie Berthold von Deimling se rapprochait : la 39e
Infanterie Division (Freiherr von Watter) était chargée de reprendre
Cernay puis Thann ; depuis les hauteurs sud-ouest de Bertschwiller,
l'artillerie allemande commença à bombarder Uffholtz.
Le 133e se déploya en arc en avant de Cernay et des éléments du 1°
bataillon furent envoyés à Steinbach ; à Cernay, le III° bataillon
occupait, au sud, la gare, et au nord la fabrique Schwartz ; le reste du
régiment (2e, 3e, 4e et 5e Cies.) s'établit au nord-ouest de la ville en
arrière du ravin de Steinbach et sur la cote 425. On creusa à la hâte
des tranchées pour tireurs à genou. Vers 13 heures, la 61e
Infanterie-Brigade (von Frankenberg und Ludwigsdorf), composée des I.R.
126 et 132, reçut l'ordre de s'emparer de Cernay, appuyée par la 82e
Brigade (I.R. 171 & 172). Les Allemands, avançant par bonds de
tirailleurs à travers les vignes et les champs, débordèrent Uffholtz par
le nord-ouest ; deux compagnies françaises, assiégées dans Uffholtz,
résistèrent près de deux heures.
Dans son carnet, à la date du 9 août, l'Unteroffizier Emile Boeschlin (
I.R.172) nota:« Le matin à 3 heures nous avons quitté la caserne à pied
(située route de Wintzenheim à Colmar) en direction de Cernay. C'était
dimanche. Une chaleur terrible. Nous passons devant l'asile d'aliénés de
Rouffach. 22 heures sans manger. Les médecins et les brancards étaient
déjà prêts. Pas le temps de manger. Le drapeau fut déployé et cela put
commencer. Après les premiers coups de feu, nous étions maintenant sûrs
qu' 'il y aurait la guerre. Nous avons pris Uffholtz d'assaut, en
direction de Cernay. Le feu et le chaos. Cernay était bombardée par
notre artillerie ".
Vers 15 heures, les troupes feldgrau atteignirent les faubourgs nord de
Cernay et pénétrèrent à l'ouest de la ville ; à l'est, deux bataillons
du I.R. 136, détachés de la 30e Division (von Eben), assaillaient les
Français. Le IIIe bataillon du 133e, désormais attaqué de front et de
flanc par un ennemi bien supérieur en nombre, subissant à l'intérieur de
la ville des tirs de soldats habillés en civils, recula vers la fabrique
Witz et la cote 375.
Le Feldartillerie Régiment 66 prit position sur le plateau d'UffhoItz ;
face aux 48 pièces allemandes, les Français replièrent leurs deux
batteries de 75 sur Vieux-Thann ; les tirs d'artillerie en écharpe
obligèrent le Ier bataillon du 133e à évacuer Steinbach ; les Allemands
déployèrent leurs Maxims dans le village et sur la crête allant vers
Cernay. Vers 16 heures, les soldats français refluèrent vers le sud,
attendant en vain un soutien du 23e R.I. ; vers 19h30, menacé
d'enveloppement et pris en enfilade par les mitrailleuses allemandes, le
133e se replia sur Vieux-Thann. Dans la foulée, le 15e B.C.P.
contre-attaqua sur Cernay depuis la ferme du Lutzelhof dans le
Nonnenbruch ; subissant de lourdes pertes, le bataillon dut se replier.
Deimling salua l'opiniâtreté de l'adversaire lors de ces combats.
Craignant une nouvelle tentative ennemie durant la nuit, les Allemands
ne stationnèrent pas dans l'enceinte de la ville ; la calme revint
durant quelques jours avant que le va-et-vient des uniformes ne
recommença.
Le général Pau, à la tête de l'Armée d'Alsace, reprit l'offensive le 14
août, alors que l'essentiel des unités de la 7e Armée (Von Heeringen)
quittait la région ; les XIVe et XVe Armeekorps partaient renforcer, à
gauche, l'offensive générale de la 6e Armée du Prince Rupprecht de
Bavière, en Lorraine. Les Français avancèrent prudemment devant un
adversaire qui se dérobait ; ainsi le 16, ils atteignirent la ligne
Cernay, Schweighouse, Burnhaupt-le-Bas et le 18, au soir, une partie du
133e R.I. réoccupait Cernay ; les soldats cherchèrent les tombes de
leurs camarades enterrés dans le secteur.
Au même moment, un détachement mobile, rattaché au XIVe Armeekorps et
constitué le 13 août sous le commandement du Général der
Infanterie Hans Gaede, traversa le Rhin ; composé de 29 bataillons, 3
escadrons et demi et 16 batteries, de Landwehr et d'Ersatz badois,
bavarois et wurtembergeois, il était chargé d'appliquer le plan
Schlieffen de couverture en Haute-Alsace ; le détachement hétéroclite du
général Gaede tint en haleine les 115 000 hommes du général Pau.
Joffre pressentit le danger. Le 17 août, il demanda à Pau de se mettre
en relation avec le commandant de la 1° armée. Mais il était trop tard !
Sur le front lorrain les Français étaient battus à Lagarde, à Cirey, à
Morhange et surtout à Sarrebourg le 20 août ; de nombreux éléments
des I° et II° armées battaient en retraite ; le G.Q.G. prescrivit un
arrêt des opérations offensives en Alsace et l'envoi du 7e C.A. (sauf la
41e
D.I.) vers le nord ; au matin du 25 août, les troupes françaises
évacuaient Mulhouse, ainsi que presque toute la Haute-Alsace dans la
nuit ; cette retraite précipitée, les abandons successifs de Mulhouse
(25 août) puis de Guebwiller (31 août), portèrent un coup sévère à
l'image des
"libérateurs" ; la libération de Mulhouse ne fut qu'un feu de paille,
une bouffée frénétique dans un été de feu. La presse et les communiqués
parisiens se retrouvaient dans l'attente d'une grande victoire sur le
front d'Alsace ; elle se fit attendre !
Le 7 septembre, la 55e Brigade de Landwehr du général Mathy (7e Landwehr
Division), forte de deux régiments, les L.I.R.40 et 119, reprit
Cernay et Uffholtz sans grandes difficultés. Le 10, le II° bataillon du
L.I.R.40 attaqua Vieux-Thann et fut repoussé par des éléments des 171e
et 213e R.I.. Le même jour, la 18e Cie. du 213e R.I. effectua une
reconnaissance sur l'AmseIkopf et Steinbach ; la section Vessereau
entra dans le village par la lisière sud, y récupéra un caisson de
munitions pour mitrailleuse et un prisonnier, puis grimpa sur la cote
425 où deux sections allemandes l'accueillirent. Du 11 au 13, la 116e
brigade (58e D.R.) repoussa une offensive allemande sur Thann, lancée
depuis le secteur de Steinbach ; le 25,le L.I.R. 119 tenta à nouveau
d'enlever Vieux-Thann, sans succès.
Dès la fin octobre, Joffre décida de reprendre l'offensive sur le front
d'Alsace, le gouvernement souhaitant prendre des gages dans les pro-
vinces abandonnées au Reich en 1871 par le traité de Francfort. En
novembre, à Thann - capitale provisoire de l'Alsace française - le
général en chef déclara : « Notre retour est définitif, vous êtes
Français pour toujours » ; l'Etat-major espérait, grâce à un mouvement
convergeant des
57e et 66e D.I, avancer vers la plaine, menacer les mines de potasse qui
fournissaient un engrais essentiel à l'agriculture allemande et, plus
loin, la zone industrielle de Mulhouse ; l'offensive générale prévue
pour la mi-novembre, retardée, ajournée, se traduisit finalement par des
opérations plus locales, souvent stériles, sur Michelbach, Burnhaupt,
Aspach et Ammertzwiller qui devaient selon la directive de Joffre du 26
novembre, sécuriser les communications entre Thann et Belfort et
interrompre par le canon la circulation sur la voie ferrée Colmar-
Mulhouse. Début novembre le général Putz, commandant le 34e Corps, avait
envisagé une progression dans la vallée de la Lauch, et vers Cernay, ce
qui, selon lui « ne paraissait pas, pour le moment, présenter de
difficultés insurmontables » ; Cernay, le verrou du bassin potassique,
était dans ligne de mire de la 66e D.I. ; Steinbach n'était qu'une
bourgade sur le chemin des remparts cernéens. Les villageois pensaient
encore
pouvoir courber le dos en attendant que l'orage passe.
Devant Thann, les avant-postes français avaient été successivement
aménagés par les 133e, 285e et 213e R.I. ; ils se situaient vers la
Waldkapelle - la chapelle des bois - et à la lisière est de Vieux-Thann.
Désormais, dans les forêts descendant de l'AmseIkopf à Vieux-Thann, des
hommes vivaient, travaillaient, disséminés en de petits campements
parfois difficiles à ravitailler. Le bois, abondant, assurait protection
et chaleur : il permettait de renforcer les parapets des tranchées,
d'édifier des remparts d'abatis, d'alimenter les poêles, de construire
toutes sortes de cabane et d'abris. Des patrouilles poussaient vers le
nord...
Le lieutenant Maurice-Paul Ravel de la 23e Cie du 213e R.I. laissa un
témoignage épistolaire considérable sur ce secteur du front ; ainsi, aux
premiers jours de décembre, il écrivit : "L'automne a dépouillé les
arbres de leur feuillage. Le bois, jonché de feuilles mortes ou couvert
de mousses flétries est aujourd'hui clair et transparent et laisse
apercevoir en bas, la plaine grise, semée par endroits d'eaux dormantes
(les inondations de la Thur), qui luisent au soleil ou au clair de lune.
(...) Depuis que le rideau de verdure est tombé on distingue mieux
l'ennemi, on découvre les villages qu'il occupe ; on observe ses
mouvements. La nuit on voit briller ses feux ; on entend sa voix et
parfois ses chants. (...) Nous ne jugeons pas les boches assez
entreprenants pour tenter une surprise de nuit dans cette région
difficile, semée d'embûches, à
travers ces bois immenses où il est presque impossible de s'orienter la
nuit " ; puis redescendu à Vieux-Thann, occupant une usine abandonnée
dont le grenier avait été transformé en observatoire, Ravel pu
contempler les travaux d'un ennemi devenu "maître dans l'art de la
fortification ". "Toute la journée et une partie de la nuit, ils
manœuvrent la pelle et la pioche et remuent des monceaux de terre. Comme
ils
redoutent une offensive de notre part, ils ont construit sur le front
Steinbach-Cernay-Oberaspach, un vaste système de tranchées reliées entre
elles par un vaste réseau de fils de fer qui barre complètement la
plaine. La plus remarquable de leurs tranchées, la plus facile à
observer, est celle qui est à cheval sur la route de Thann à Cernay.
Elle a deux cents mètres de long et comporte plusieurs abris pour
mitrailleuses. Les boches travaillent continuellement à cette tranchée
qu' 'ils façonnent comme une œuvre d'art. Toutes les fois que j'en ai
l'occasion, je l'observe longuement à la jumelle. A la longue on finit
par observer avec le même esprit et la même tranquillité d'âme qu'un
astronome examine la surface des planètes. On voit les boches aller et
venir, monter la garde, se ravitailler, manger la soupe. En un mot on
pénètre toute la
vie de la troupe qu' 'on a en face de soi ".
Alors que Ravel écrivait ces lignes, empreintes de sensibilité, le temps
des guetteurs s'achevait ; celui des grandes manœuvres débutait. Le 8
décembre, le Détachement d'Armée des Vosges (41e, 57e, 66e, 71e D.L, 10°
D.C.) fut constitué et le général Putz en prit le commandement ; le même
jour, il fit part de ses plans : "c 'est par les crêtes descendant du
massif de Guebwiller, qu' 'avec des chasseurs, je chercherai à m'emparer
d'Ufflholtz et à faire tomber Cernay » ; « L'occupation d'Aspach-le-Haut
et des bois à l'est de Michelbach est un fait accompli depuis le 1er
décembre, et elle va être complétée très prochainement par celle de la
gare d'Aspach, qui coïncidera avec celle de l'éperon qui domine Cernay
au sud-ouest de Steinbach ". Cela semblait alors facile, évident : un
éperon sans nom, un point insignifiant sur la carte d'Etat-major ; qui
aurait pu imaginer que ce monticule se transformerait en un gigantesque
tombeau ?
La 66e D.I, "l'Alsacienne", commandée par le général Guerrier, amorça
son mouvement vers la plaine face à la Brigade Mathy ; la gare
d'Aspach-le-Haut fut prise le 10 décembre par le 242e R.I et le
détachement Pelacot du 213e R.I... Le lendemain, la 7e Cie du L.I.R.
119, en reconnaissance dans le secteur de l'AmseIkopf et du Hirnelestein,
fut accrochée par les Français ; le 12, la 115e brigade du colonel Sicre
(213e, 229e d'Autun, 334e R.I. de Maçon) reçu en renfort le 5e bataillon
de chasseurs, engagé dès le lendemain pour enlever Steinbach et la cote
425 ; les patrouilles allemandes signalèrent un renforcement des troupes
ennemies sur les hauteurs entre Wattwiller et Uffholtz.
Les premiers grains
Le dimanche 13 décembre 1914, au matin, les cloches de Steinbach
résonnèrent comme d'ordinaire ; à 12 heures, l'artillerie française (42e
batterie de 65 du 2e R.A.M.) ouvrit le feu sur 'l'éperon au sud-ouest de
Steinbach " : la cote 425. Les Allemands répliquèrent par des tirs de la
batterie Boenig ; au même moment, la 27e batterie de 75 du 37 R.A., en
position au crassier de Vieux Thann, tira sur des renforts allemands
envoyés d'Uffholtz vers Steinbach. L'attaque, confiée à des éléments
détachés des 213e R.I (lieutenant-colonel Frantz), 5e B.C.P. et 68e
B.C.A. (du groupement alpin de la division), fut déclenchée à 13 h. 30.
Le détachement du commandant Colardelle (deux compagnies du 5CB.C.P.,
une du 213e R.I. et une du 68e B.C.A.) avait pour mission de prendre
Steinbach puis, à revers, de soutenir l'assaut du détachement Debain sur
les tranchées de la cote 425. Vers 14 heures, les 2e et 3e Cies. du 5e
B.C.P., emmenées par le capitaine Willigens, gagnèrent la croupe de la
chapelle Saint Antoine ( Saint Morand), au nord-est du village, puis
déferlèrent sur Steinbach ; le capitaine Chenot fut tué en arrivant vers
les premières maisons. Le poste de garde de la 5e Cie. du L.I.R. 119,
tenu par le Leutnant Fach, submergé, résista plus d'une heure à 15h15,
la position était prise avec 25 prisonniers.
Au sud, sous les ordres du commandant Debain du 213e, la 1er Cie. du 5e
B.C.P., la section de mitrailleuses et la compagnie Jeambreau du 213e
R.I assiégèrent durant quatre heures les positions de la cote 425 tenues
par le détachement du Leutnant Schneider, de la 5e Cie. du L.I.R. 119.
Vers 19 heures, malgré l'arrivée de quelques renforts et alors que les
Français n'étaient plus qu'à une trentaine de mètres, le Leutnant
Schneider ordonna le repli sur l'usine de Sandozwiller et la route de
Steinbach, couvert par les tirs de la 4e Cie.. Les Français retournèrent
les tranchées prises et repoussèrent une contre-attaque de deux sections
de la 6e Cie. Dans le secteur de la chapelle Saint-Antoine (saint
Morand), sur le plateau d'Ufflholtz, la Radfahrkompagnie et la 8e Cie.
du L.I.R. 119, bousculées, tenaient leurs lignes. Vers 23h, les 3e et 6e
Cies. reçurent l'ordre de reculer sur Uffholtz pour protéger le village
durant la nuit.
Une pluie torrentielle inonda les tranchées. Robert Pelissier du 5e
B.C.P. laissa dans ses lettres et carnets une description précise de
cette première bataille de Steinbach. Né en 1882, il avait quitté les
Etats-Unis, sa patrie d'adoption, et l'université Stanford où il
enseignait la littérature pour rejoindre les rangs des chasseurs à pied
; durant la guerre, il écrivit régulièrement à sa famille à Brooklyn
ainsi qu'à sa fiancée à Auburn et à ses amis et collègues : "Nous
entamâmes donc notre descente sur des pistes en forêt, l'esprit traversé
de pensées. Le canon tonnait au-dessous de nous. Nous pouvions
apercevoir des ballons se balançant au-dessus de la plaine et un « taube
» qui ne cessait de décrire des cercles au-dessus de nos têtes, nous
obligeant à nous mettre de temps à autre à couvert. Aux environs de 15
heures, nous sortîmes brusquement des bois pour pénétrer dans quelque
vignoble ; le village était là, à près de 600 yards, dans une cuvette.
Dans l'intervalle, nous avions été repérés, et le tir débuta. Nous nous
dispersâmes en ligne sur la crête, ne laissant entre chaque homme qu'un
espace de deux mètres, et ce tout en tirant. Puis nous nous levâmes
tous, parcourûmes quelques mètres au pas de course avant de nous
allonger et de tirer à nouveau. Nous avions progressé d'une bonne
centaine de yards de cette manière quand, à notre grande surprise, nous
entendîmes nos clairons sonner la charge. Nous étions encore à une bonne
distance du village, mais il n 'y avait rien d'autre à faire que se
lever et descendre dans les vignes en hurlant comme des sauvages. Au bas
de la pente se trouvait un ruisseau et nous nous dirigeâmes vers
celui-ci. Des hommes tombaient ça et là, d'aucuns s'éloignaient en
rampant. D'autres étaient immobiles. C'est à ce moment que notre
capitaine fut tué. Son ordonnance me raconta qu'il avait été touché à
l'estomac, était tombé d'un bloc, s'était assis, avait rassemblé ses
forces, avait ri puis avait perdu connaissance. Il était mort peu après.
Au moment où nous avions atteint le ruisseau, nous y étions retranchés
et avions ouvert le feu sur des fenêtres et des toits nous paraissant
suspects, les Allemands s'étaient volatilisés ou s'étaient cachés dans
les caves. Le fait est qu' 'ils n 'avaient pas imaginé que nous
arriverions par la montagne, et ils furent pris tout à fait par
surprise. Nous nous sentions assez bien, parcourant le village à la
recherche de prisonniers, mais bien vite, c 'est nous qui fûmes joués.
Nous étions cinq
compagnies, pas une de plus, et il n 'y avait pas de possibilité
d'obtenir des renforts qui traverseraient cette satanée montagne. La
pluie se mit à tomber, et nous reçûmes l'ordre de creuser des tranchées
aux abords du village. Nous les creusâmes, mais toute la nuit nous
entendîmes également des trains ronflant dans la vallée en provenance de
Mulhouse et de Senheim. Leurs projecteurs ne cessèrent de zébrer le ciel
au-dessus de nous, nous amenant à nous aplatir dans la boue à chacun de
leur ratissage ".
La pression française sur Cernay devenant plus forte, l'Etat-major
allemand décida d'engager en renfort des éléments de la division volante
Fuchs (Generalleutnant Georg Fuchs), constituée sur l'ordre du Kronprinz
et forte de deux brigades d'active, débarquées à la gare Mulhouse le 12
: la 31e Infanterie Brigade (I.R. von Horn Nr. 29, I.R. 69), détachée de
la 16e Division, et la 29e Infanterie Brigade (Oberst von Strantz),
détachée de la 15e Infanterie Division sur le front d'Ypres ; les deux
régiments rhénans de cette Brigade Von Strantz, le 25e Infanterie
Régiment von Lûtzow et le 161e Infanterie Régiment (Oberst Wilcke),
devaient jouer un rôle considérable dans les combats à venir autour de
Steinbach.
Dans son journal, Auguste Zundel, adjoint de la ville de Mulhouse,
relata l'arrivée des jeunes soldats rhénans : "Grand arrivage ; une
division du 8" corps rhénan nous arrive de Belgique ; environs 40 trains
; beaucoup déjeunes soldats, parfois en piteux état ; ils viennent de
Duixmuyden (Duimude) et Ypers et racontent leurs aventures ; on leur a
dit qu' 'ils auraient une huitaine de jours de repos, et alors ils
auront l'honneur de l'attaque de Belfort". Ce repos fut écourté par
l'envoi sur Cernay.
Le 14 janvier, après une puissante préparation d'artillerie, la Brigade
von Strantz contre-attaqua, couverte sur la droite par la 31e Brigade;
le
mauvais temps retarda l'opération, déclenchée vers 11 heures ; les IIe
et IIIe bataillons de l'I.R.161, soutenus à gauche par les 3e et 6e Cies.
et à droite par la 5e Cie. du L.I.R. 119, attaquèrent Steinbach par un
mouvement enveloppant depuis la croupe Saint-Antoine. Vers 16 heures,
la 8e Cie. du I.R.161 (Oberleutnant Meyer) était maître du village ; de
nombreux soldats français furent fait prisonniers. Ils avaient vainement
attendu le soutien de la 22e Cie. du 334e R.I. (capitaine Gossot),
chargée d'assaillir le village par le nord, mais qui avait du déloger un
poste
allemand installé au sommet du Schletzenburg ; ce fut autour de ce
promontoire que le commandant Colardelle regroupa son détachement. Durant la nuit, les soldats s'y retranchèrent, creusant le sol tels des
ratiers, brûlant leurs dernières forces.
Robert Pelissier souligna la vigueur de la contre-attaque allemande sur
Steinbach, l'épuisement de chasseurs acculés : "Au petit matin, nous
étions face à 16 compagnies allemandes et à une forte artillerie. Nous
étions trempés jusqu' 'aux os, n 'avions rien mangé et n 'avions pas
dormi (le temps froid et pluvieux, constante des combats de Steinbach,
allait éprouver bien des soldats par la suite). Néanmoins, il n 'y avait
rien à faire sinon se bagarrer et toute la matinée, heure après heure,
allongés dans un bois, nous tirâmes sur les Allemands, puis sur d'autres
Allemands encore, qui ne cessaient d'arriver alors que l'artillerie
déversait ses obus sur nous et que nous n'avions rien à manger. Dans
l'après-midi, nous dûmes reculer afin de ne pas être encerclés.
Je pensai que nous retournions à notre point de départ, mais au lieu de
redescendre sur l'autre versant, nous tournâmes à droite et à la tombée
de la nuit, nous étions à nouveau au-dessus de Steinbach. Nous passâmes
une nuit de plus sous la pluie. Nous mangeâmes quelques sardines et des
biscuits. Nous apprîmes que nous attaquerions le lendemain matin. Mais
le lendemain matin, il apparut que nous avions perdu trop d'hommes pour
attaquer. Dans l'après-midi, nous fûmes attaqués, mais nous nous en
tirâmes. Aux environs de 23 heures, notre commandant jugea qu' 'il était
temps que nous nous retirions, alors nous nous mîmes en marche en
silence, un par un, et suivîmes de notre mieux un sentier dans
l'obscurité. Pour 6 heures, nous étions de retour, en sûreté, dans la
ville de Thann, mais nul n 'est besoin de dire que nous étions tous
éreintés. Nous n 'avions pratiquement pas dormi ou mangé depuis trois
jours, et nos vêtements avaient parfois gelé sur nous. Nous avions perdu
525 hommes sur 1 400, et cette affaire ne pouvait donc être qualifiée de
succès. Tel aurait été le cas si nous avions eu cinq compagnies pour
nous appuyer après que nous avions pris le village ".
Les défenseurs de la cote 425 avaient repoussé les assauts allemands et
seul un groupe d'une vingtaine d'hommes de la 4e Cie. du L.I.R.119,
entraîné par le Feldwebelleutnant Schwerdtfeger, avait pu se maintenir
en contrebas des positions jusqu'au soir. L'Etat-major mobilisa alors
cinq compagnies du L.I.R. 119 (les 3e, 4e, 5e, 6e, et 8e) et une
compagnie du I.R.25 pour reprendre l'offensive ; dans l'obscurité, les
fantassins allemands gravirent les pentes boueuses et glissantes du
vignoble en traversant des clôtures ; un groupe d'une trentaine
d'hommes, sous les ordres du Leutnant Honold, prit pied à mi-hauteur de
425, mais les tirs nourris de l'adversaire, la nuit et la
fatigue empêchèrent la poursuite du mouvement. Dans les abris inondés,
les Allemands entamèrent leurs rations de Noël et, plus tard, les
cuisines de campagnes arrivèrent vers la fabrique Baudry. La 7e Cie., à
Cernay, fut envoyée vers Uffholz pour renforcer l'aile droite du
régiment et colmater la brèche avec l'I.R. 25.
Le retentissement des combats fût immédiat, mêlant comme souvent rumeurs
et réalités. Auguste Zundel consigna : "Grands combats
autour de Cernay ; les Français ont pris Steinbach le dimanche ; les
Allemands le reprennent lundi, non sans grosses pertes, ils font 300
prisonniers, des chasseurs à pied, mais perdent plus de 2000 hommes. Le
canon a tonné ces deux jours sans discontinuer. La brigade du 21e a été
décimée ; la Landwehr qui devait servir les troupes actives faisant
l'assaut a refusé de marcher, voyant les premiers fauchés ; on ramène à
Mulhouse des officiers les mains liés ! Sans doute passerons-ils en
conseil de guerre, mais sont-ils responsables si leurs hommes refusent
l'obéissance et ne veulent se faire mitrailler ? Les survivants
reviennent à Mulhouse et sont relayés par l'autre brigade ; ils
racontent que la bataille a été plus meurtrière que celles auxquelles
ils avaient pris part en Belgique".
Le 15 décembre, vers midi, le commandant de Pelacot remplaça le
commandant Debain à la tête des troupes défendant la cote 425. Côté
allemand, le Generalleutnant Fuchs mobilisa des moyens considérables
pour s'emparer de l'éperon. L'I.R. 25 releva l'I.R.161. et, vers 15
heures, l'artillerie bombarda violemment les tranchées de la 5e Cie. du
5e B.C.P. (capitaine Délivre), rapidement assaillis par le IIe bataillon
du I.R. 25. Les colonnes feldgrau percèrent les lignes et des combats
rapprochés firent rage autour du poste de commandement de la compagnie ;
englués dans la boue, des soldats urinèrent sur leurs armes enrayées.
Malgré le secours tardif de la 24e Cie. du 334e R.L, les chasseurs
durent se replier en contrebas de la croupe vers le Hirnelestsein. La
20e Cie. du 213°R.I. (capitaine Bergeret) reçut l'ordre de
contre-attaquer sur 425, mais l'obscurité et l'épuisement des hommes
ajournèrent l'opération.
Sous une pluie diluvienne, les combattants creusèrent des retranchements
; les hommes de Colardelle, harassés, ne pouvant répondre aux
ordres d'attaque sur Steinbach, furent ramenés sur Thann vers 22 heures.
Partout des bruits de pelles, de pioches et de scies, des barbelés
installés à la hâte. Toute la nuit, dans Steinbach, sur le plateau d'Uffholtz
et la cote 425, les Allemands renforcèrent leurs positions ; l'Armee-Abteilung
Gaede tenait son premier grand succès et le Generalleutnant von
Falkenhayn, chef d'état-major général des armées en campagne, transmis à
Gaede les félicitations du Kaiser pour avoir défendu le sol allemand.
Les premières croix de fer de première classe (Eisernes Kreuze 1.Klasse)
furent distribuées à cette occasion.
Côté français, le choc était rude : en trois jours le 5e B.C.R, à lui
seul, avait perdu plus de 400 hommes. Une section du groupe de
brancardiers divisionnaires, le G.B.D. 66, arriva le 16, et fut répartie
entre Pastetenplatz, Thomannsplatz et Waldkapelle. Une partie de la
population de Steinbach s'était réfugiée dans les caves, une autre avait
pris précipitamment la fuite. Placé entre deux feux, victimes et
spectateurs, les villageois sortaient de leurs sombres cachettes lors
des accalmies pour ensevelir les cadavres, soigner les blessés et
chercher quelques vivres. L'usine Rollin, une fabrique de caoutchouc
située à l'ouest du village, ainsi que plusieurs maisons étaient
éventrées.
Les Allemands, retranchés dans les habitations, poursuivaient leurs
travaux de fortification tandis que les Français rassemblaient des
troupes
fraîches et de l'artillerie. Des barricades, des traverses furent
aménagées dans les rues avec des cuves de vignerons et des tonneaux
remplis de gravats ; les nombreux grillages et barbelés déployés
couvrirent rapidement le village d'un filet d'acier.
Le 17 décembre, les soldats du I.R.25 furent relevés par les 3e, 5e et
7e Cies du L.I.R.119. Le régiment, désormais placé sous le commandement
de l'Oberst Scholl et renforcé par le LandsturmbataillonMannheim,
occupait Cernay et les hauteurs entre Uffholtz et Steinbach. La 6e Cie
tenait les tranchées de 425, quotidiennement harcelées par les Français.
Les déferlantes
Le 24 décembre, le général Putz ordonna à la 66e D.I. d'attaquer « sur
Wattwiller, Uffholtz, Cernay et la Croisière en débordant Steinbach par
le nord et par le sud » ; le général Guerrier exigea aussitôt la
poursuite des offensives sur le front Wattwiller-Sandozwiller et l'ordre
n°138 de la division pour le 25 décembre prescrivit la prise de Cernay.
En sus du 213e R.L, déjà bien rodé et dont les effectifs avaient chuté à
deux mille hommes, on engagea dans le secteur près de trois mille huit
cents combattants supplémentaires du 152e R.I. (Gérardmer) et du 15e
B.C.P.(Remiremont) de la 81e brigade (colonel Mariano Goybet). Le plan
d'opération prévoyait, à gauche, une progression du 15e B.C.P. vers
Uffholtz et à droite, l'attaque de la cote 425 par le Ve bataillon du
213e R.I (capitaine Larmes) en partant de la Waldkapelle ; au centre, la
moitié des troupes du 152e (six compagnies ; quatre du II bataillon et
deux du Ier) avait pour mission de déboucher au nord de Steinbach par le
Schletzenburg puis d'avancer vers la lisière sud-ouest d'Uffholtz ; deux
compagnies du Ier bataillon (commandant Castella) devaient descendre par
l'AmseIkopf et le Hirnelestein puis, en liaison avec le 213e, déborder
Steinbach par le sud. Le groupe alpin du 28e B.C.A. était chargé
d'appuyer et de couvrir sur la gauche le mouvement de la brigade ; le
IIIe bataillon du 15-2 serait laissé en réserve de division au
Thomannsplatz. Une section du G.B.D. 66 arriva en renfort, présage
funeste pour les soldats ; en face, 5 bataillons allemands étaient en
ligne. Le siège de Steinbach allait commencer.
Le 25 décembre, vers 1 heure du matin, le 152e R.I quitta son
cantonnement à Fellering. Le capitaine Lallemant de Liocourt, commandant
la 10e Cie. du IIIe bataillon décrivit dans son journal de route sa
veillée de Noël : "Vers minuit, suis réveillé. Ordre de départ. Je dis
adieu à la bonne petite chambre et au confort. Marche dans la nuit, dans
la vallée et dans le silence. On traverse Wesserling, etc....On voit des
gens, des femmes, des sœurs qui vont à la messe de minuit, ou en
sortent. On se dit : ils en ont de la chance ceux-là....Les autos de
l'Etat-major nous rasent tout le temps. Voilà d'autres heureux du monde.
Grimpés de Bitschwiller à Pasteten, au petit jour. Des civils aménagent
le chemin. Pièces de 155 long. A Pasteten : nombreux Alpins. On continue
à marcher en colonnes. Arrivée à Thomannsplatz. Petit Col ; pentes
assez raides partout ; par-dessus, de gros blocs de pierre; par-dessus
de la neige. Voilà notre logis. Plus loin une hutte, c'est le poste
d'alpins. Il passe beaucoup de mulets et on gèle. On mange debout
quelque chose de froid et on se dit que c'est Noël. Passage du 15
Chasseurs, qui est encore flambant neuf". Vers 6 heures, le commandant
Jacquemot, siffla une pause et du café fut préparé. Les fantassins en
ordre de marche descendirent les crêtes ; des nuées colorées et
fiévreuses traversaient les forêts recouvertes de givre ; la marche
dissimulait les tremblements.
Dans les postes de secours disséminés le long du front, à la Waldkapelle
et entre Pastetenplatz et Schletzenburg (15-2), dans le bois d'UffhoItz
et au Thomannsplatz (15e B.C.E), à la Maison Rouge (213e R.I.) on
prépara morphine, pansements et boissons chaudes. Le IIe bataillon du
15-2, 7e Cie. en tête et 4e section en pointe d'avant garde, chercha le
contact et s'établit au Schletzenburg à 13h., au moment
où l'attaque générale était lancée.
Débouchant de la lisière des bois les soldats, aussitôt repérés, furent
accueillis par des tirs de mitrailleuse partant du clocher de Steinbach
;
vers 16h, les compagnies se retrouvaient, à gauche, appuyées au ravin d'UffhoItz
; à droite, sur le saillant nord - nord-ouest de Steinbach à environs
700 mètres du détachement Castella qui dès sa sortie des sapinières du
Hirnelestein, avait été cloué sur place par les mitrailleuses de la cote
425 ; depuis les hauteurs, de Liocourt observait le théâtre des
opérations : "C'est comme un tableau de bataille ; on voit les nuages
blancs des shrapnells des deux artilleries et les lueurs des coups de
départ allemands. Un coup massif de la gare de Cernay, puis un coup de
la forêt de Nonnenbruch, puis un derrière la route. Nous allons aussi à
l'Oetsenheim [le rocher d'Ostein], d'où on voit le ballon de Guebwiller.
Les Alpins m'offrent une place pour la nuit. On apprend que l'attaque ne
va pas toute seule. Arrivée de blessés et de prisonniers ".
Le 15e B.C.P. était parvenu aux portes d'UffhoItz, occupant la croupe au
nord de la chapelle Saint-Antoine. En liaison par patrouilles avec le
152e R.I., il put se maintenir sur ses positions durant quatre jours.
Les 16e et 17e Cies. du 213e R.I. s'étaient élancées à découvert puis
frayées tant bien que mal un passage à travers les abattis qui
protégeaient la tranchée allemande de la cote 425 ; des tirs d'enfilade,
partant de la lisière sud-ouest du village, avaient contraint les
fantassins à s'abriter derrière les amoncellements de bois. L'appui des
canons de 65 de montagne, installés au Herrenfluh, s'était révélé
insuffisant ; à la nuit tombante, les soldats se retranchèrent,
réoccupant d'anciennes tranchées creusées par le 5e B.C.P.. La
progression vers Uffholtz et Cernay, "l'affaire de quelques heures",
s'avéra bien plus difficile que prévue.
Dans la nuit du 25 au 26, les Allemands engagèrent en renfort, à
Steinbach et sur la cote 425, les 3e et 4e Cies. du L.I.R.40. Le 26, les
efforts français se concentrèrent sur 425. Aussi, la 9e Cie du 68e
B.C.A., en repos à Bitschwiller, monta en ligne et le groupe Castella
fut provisoirement placé sous les ordres lieutenant-colonel Frantz.
Après une préparation d'artillerie plus importante, le Ve bataillon du
213e R.I. et les sections Castella s'élancèrent, à environ deux cents
mètres des lignes allemandes ; les 17e et 19e Cies. attaquèrent de front
tandis que la 21e Cie., au nord, et la 20e, au sud, essayèrent de
prendre la première ligne allemande en enfilade. La 6e Cie. du
L.I.R.119, ébranlée par le bombardement, ne céda pourtant que peu de
terrain ; l'Hauptmann Stübler demanda des renforts sur le côté gauche.
Les fantassins français refluèrent, subissant les tirs d'enfilade de
mitrailleuses installées dans les maisons en lisière du village ainsi
qu'une contre-attaque sur le flanc droit. Le 213e R.I. perdit 151 hommes
lors de cette journée. Les blessés rejoignaient l'hôpital de Thann où
l'ambulance alpine 1/74 tentait de faire au mieux sous les ordres du
médecin divisionnaire Uffholtz. Côté allemand, sur les 160 hommes de la
6e Cie., il n'en restait que 91. Vers 2h30, l'unité fut relevée par deux
compagnies du I.R.161 et redescendit sur Cernay. La nuit fut froide et
dans leurs trous hâtivement creusés, les rescapés de l'assaut,
s'emmitouflèrent dans leurs capotes et leurs toiles de tente tandis que
des tirs continuaient à résonner ; l'artillerie française bombardait
tout le secteur. Le ciel se lézardait d'éclairs de lumière. Il devenait
évident que 425 ne pouvait être enlevée sans une mainmise sur Steinbach.
Les Allemands mobilisèrent la 42e Kavallerie Brigade (Heidhorn) ; le Ile
Ulanen Régiment prit position à Wattwiller et Bertschwiller le 27,
à l'aube ; le 15e Ulanen arriva le 29 au soir. Le 27, le 15-2 reçut
l'ordre de prendre pied dans Steinbach tout en maintenant ses lignes sur
le
plateau d'UffhoItz. Le groupe Castella devait progresser le long de la
croupe entre le village et la cote 425. Les 21e et 22e Cies du 213e
devaient monter une troisième fois à l'assaut de 425. Celui-ci fut lancé
à 9 heures, mais les réseaux de barbelés protégeant la tranchée de la
cote 425 et les tirs nourris venant du village eurent raison des vagues
de fantassins français. On creusa des tranchées dans les vignes et en
direction du village. Les Allemands ripostèrent à ces préparatifs par un
violent bombardement de canons de 105 et 150 qui coûta la vie aux
capitaines Spiess et Vincens. Les Français réussirent à avancer, à
environ 200 mètres du village, une pièce de 65 qui tira sur les
premières maisons. La 4e Cie. du capitane Laroche investit rapidement la
villa Baudry (ancienne villa Brigitta), calcinée, puis força l'entrée du
village avec les 1er et 3e sections, commandées par le lieutenant David
et l'adjudant Jacques ; les soldats se heurtèrent aux profonds réseaux
de barbelés, grillages, abattis et tirs des mitrailleuses, à un ennemi
embusqué dans les maisons, les caves, sous les toits. La 1°section fut
arrêtée par un réseau de barbelés particulièrement dense à une
cinquantaine de mètres des habitations ; le lieutenant Félicien David
tomba. La 3e section, suivie par la section du génie (aspirant Sportès),
progressa par bonds jusqu'à une trentaine de mètres du but.
L'adjudant Jacques fut tué en tentant de franchir un grillage vertical
qui barrait le passage ; quelques hommes y parvinrent, rapidement
encerclés ; un seul en réchappa, le soldat Bourgeois. Sous un feu
violent, les Français s'organisèrent défensivement ; vers midi, la 2e
section, puis la 4e, entrèrent en ligne pour soutenir le mouvement de la
2e Cie. et se relier à elle. Toute l'après-midi, la 4e Cie. se maintint
à 30-40 mètres de la lisière du village, au prix de lourdes pertes ; à
la nuit tombée, suivant les ordres de la brigade, elle se replia
discrètement, homme par homme. En trois jours, le régiment avait perdu
183 hommes, tués, blessés ou disparus. Face à l'afflux de blessés,
l'Etat-major dut renforcer les services médicaux de l'hôpital de Thann
et du G.B.D.66 en mobilisant l'ambulance alpine 1/64. L'ambulance 2/58,
appelé en urgence, s'installa dans l'hôpital Jungck à Moosch. A la
fatigue des combats se rajoutaient les épreuves de l'hiver ; le
capitaine Lallemant de Liocourt nota : "On a très froid, il neige. On
voit toute les lumières de Mulhouse et de Bollwiller. Nous faisons des
huttes de branches, mais le vent les traverse. (...) La nuit nous
faisons un peu de feu, mais même en nous plaçant juste devant, nous n
'arrivons pas à dormir. Il fait trop froid par en dessous" ; côté
allemand, sur la cote 425, à Steinbach, Cernay et Sandozwiller, les
compagnies de l'I.R.161 relevèrent celles du L.I.R. 119.
Le 28 décembre, une nappe de brouillard recouvrit le champ de bataille.
Dans l'après-midi, une compagnie du 15-2, soutenue par la section
Vérine
de la 4e batterie, s'empara complètement du parc de la Villa Baudry. La
8e Cie du L.I.R.119 fut envoyée soutenir la compagnie du I.R. 161 qui
occupait le village. Elle arriva vers 17 h. et resta en réserve durant
près de huit heures avant de rejoindre les tranchées du plateau d'Uffholtz.
Une attaque de 425 par la 23e Cie du
213e R.I. fut annulée par le pressentiment d'un nouveau revers. Maurice
Ravel brossa un tableau de la situation à son père dans une lettre datée
du 29 : "La bataille se poursuit toujours sans résultat. La tranchée
allemande de la cote 425 tient encore et Steinbach n 'est pas encore
pris. Je crois qu'il faut renoncer à enlever la tranchée aussi longtemps
que le village ne sera pas à nous. Jusqu'à présent, toutes les troupes
qui se sont avancées vers la tranchée ont été prises de flanc et
décimées par des mitrailleuses ennemies installées dans les maisons du
village. Il faut donc soit s'emparer du village soit le détruire. Les
troupes du 152e d'Infanterie, chargées de l'attaque, sont arrêtées
depuis quatre jours à 300 mètres de la lisière et ne peuvent avancer
pour l'instant. Elles ont été très éprouvées par la fusillade et plus
encore par le tir des obusiers allemands. Notre artillerie bombarde le
village avec fureur. Il brûle en plusieurs endroits. Le clocher a été
éventré et c 'est fort heureux, car l'ennemi ne peut plus s'en servir
pour observer et pour y installer des mitrailleuses. Malheureusement,
les effets du bombardement sont très localisés et les obus ne délogent
par les boches de leurs tranchées et de leurs abris et surtout sont
impuissants à détruire les réseaux de fil de fer et les abatis. Hier, ma
compagnie devait se porter à l'attaque de la tranchée. Au dernier
moment, on s'est rendu compte qu'on irait à un échec certain puisque
toutes les autres compagnies avaient échoué dans les mêmes conditions.
On va essayer au préalable de détruire toutes les maisons où l'on croit
qu'il y a des tirailleurs et les tranchées d'où les boches nous
canardent".
A Mulhouse, Emile Zundel, sensible au sort des civils réfugiés, nota :
"Malgré une pluie battante, la bataille continue, nombreux blessés sont
amenés en ville puis promptement évacués ; dans la nuit la tempête fait
rage, mais ne couvre pas la canonnade ; Steinbach et Cernay sont en feu
; on fait évacuer les habitants sur Mulhouse et Ensisheim, plusieurs ont
trouvé la mort, beaucoup sont blessés. Officiellement l'attaque
française aurait-été repoussée, mais le contraire avait eu lieu, et
l'attaque en vue de reprendre les positions des hauteurs aux environs de
Steinbach et Thann par les Allemands a échoué avec de grandes pertes.
Les fuyards de Cernay arrivent et sont logés par la ville au Pfundhaus
et à la Herberge ; beaucoup se logent chez des parents et amis".
Quelques jours plus tard, il précisa :
"Ces malheureux sont obligés de quitter leurs maisons et leurs biens ;
ils ne peuvent emporter que le strict nécessaire, et encore, dans
l'affolement, ils oublient l'essentiel pour emporter du superflu. A
peine leurs maisons vidées , elles sont occupées par la troupe qui s'y
sent à l'aise, pille et saccage ! Une pauvre femme de Steinbach, perdant
la tête, appelle ses enfants égarés, on lui répond que ceux-ci sont sans
doute morts dans l'incendie ".
Le 29 décembre, sous une pluie glaciale, le 15-2 gagna du terrain au sud
et au nord du village, malgré les salves provenant de "l'ouvrage en V",
une tranchée-abri aménagée entre l'église et la cote 425, et de la
grande tranchée du plateau d'UffhoItz. Les 5e et 8e Cies. du L.I.R.119,
sur le plateau, déplorèrent des pertes sévères dues à l'artillerie et
aux mitrailleuses françaises. Une contre-attaque allemande, attendue, ne
vint pas. La boue, collante et rubescente, envahissait tout;
on pataugeait dans des flaques fangeuses. Le 30 décembre, vers midi,
l'artillerie française, installée au Wolfskopf, au Pastetenplatz et sur
les hauteurs de Leimbach déclencha un bombardement dont l'intensité crût
au fil des heures. La 7e Cie. du 15-2 conduite par le capitaine
Marchand, réussit à prendre pied dans les premières maisons de
Steinbach, faisant 20 prisonniers, mais se retrouva bloquée dans la
grand'rue par une énorme barricade et un incendie. Parmi les morts du
jour, on compta le sergent Boutroux, le neveu du philosophe Emile
Boutroux, et le caporal Baudry, un jeune chartiste. Sur le plateau d'UffhoItz,
les 7e, 8e et 9e Cies. du 68e B.C.A. vinrent occuper les tranchées de la
croupe Saint-Antoine. Une nouvelle tentative sur 425, menée par les 18e
et 23e Cies. du 213e R.I. échoua. Maurice Ravel, nota : "Ma compagnie
(la 23e) a été chargée de la prendre d'assaut en la tournant à gauche.
Nous avons échoué, malgré l'artillerie qui nous a soutenus jusqu'au
bout, tandis que nous subissions un bombardement terrible de la part des
Allemands, bombardement qui nous a cloué sur place. Cette affaire nous a
coûté trois morts et sept blessés. Le lieutenant, mon collègue, a été
tué ". Mais, inexorablement, les lignes françaises se rapprochaient des
positions allemandes ; le ravitaillement devenait difficile ; les tirs
d'artillerie provoquaient des incendies un peu partout ; la nuit, le
village rougeoyait, parcouru par des ombres furtives.
À l'aube du 31 décembre, Steinbach était pour près d'un huitième aux
mains des pantalons rouges. Les Allemands décidèrent d'évacuer sur
Cernay les civils encore terrés dans leurs caves ; ils s'engagèrent sur
les routes de l'exode, disséminés dans la région de Mulhouse et le duché
de Bade. La vie de réfugié, incertaine et précaire, valait mieux que la
mort ! Les combats de rue, acharnés et meurtriers, se poursuivaient au
milieu des flammes, des bombardements incessants ; les tirs dérobés
partant des soupiraux, des toits, des murs crénelés fauchaient de
nombreux combattants. La progression se faisait maison par maison, entre
ruines, barricades et tranchées creusées à la hâte. Au soir, les
Français tenaient un tiers du village. Les effectifs étaient
sérieusement entamés ; aux morts et blessés se rajoutaient les
nombreuses évacuations pour gelures des pieds ; les brodequins cloutés
n'offraient guère plus de protection après de longues heures
dans une eau glaciale. La défense allemande fléchissait, mais ne rompait
pas ; une deuxième ligne défensive avait été reformée à l'intérieur du
village ; les canonniers français et allemands tirèrent pour annoncer la
nouvelle année et la matinée du 1er janvier fut plutôt calme ; courte
trêve ; vers 14h30, deux batteries de 65 du 2e R.A..M et une batterie de
75 du 56e R.A. engagèrent la préparation d'artillerie sur Steinbach et
la cote 425 ; la réplique allemande, immédiate,
se traduisit par une pluie d'obus de 105 ; dans le village, les
fantassins du 15-2, tenus en échec, ne se rapprochèrent que d'une
cinquantaine de mètres de l'ouvrage en V, flanqué par les mitrailleuses
de 425 ; deux avions aux cocardes "bleue-blanc-rouge" survolèrent le
secteur, offrant aux Allemands l'occasion de tester leurs nouveaux
obusiers arrivés de Bavière (Langrohrhaubitzen).
Dans la nuit du 1er au 2 janvier, les éléments du 68 B.C.A. repoussèrent
trois tentatives contre les positions de la croupe Saint-Antoine sur le
plateau d'Ufflholtz. Durant la journée du 2 et la nuit du 2 au 3, les
Français grappillèrent encore un peu de terrain ; les lignes les plus
avancées s'établirent de la chapelle Saint Antoine jusqu'à une centaine
de mètres au nord de l'ouvrage en V en passant par la place de la
fontaine ; le sergent François Boucher fut tué lors de cette progression
(son frère, Paul, qui commanda la 1" Cie. du 15-2 à l'Hartmann fit
ériger une croix en sa mémoire). La place de l'Eglise n'était plus qu'à
150 mètres, mais les soldats rhénans de l'I.R.161 faisaient payer
chèrement chaque mètre gagné ; ils résistaient tels des forcenés, animés
par le sursaut des bêtes acculées.
Sur le plateau d'Uffholtz, des silhouettes nouvelles étaient apparues ;
en effet, le 2 au soir, les II°
et III° bataillons du L.I.R.110 avaient relevé le
L.I.R. 119, envoyé en repos à Niedermorschwihr.
Le froid, l'effroi, la boue jusqu'aux genoux, les
cendres fumantes, les combats nocturnes, les
odeurs acres de cadavres, entamaient les esprits
les plus trempés ; fumées et vapeurs se mêlaient
au gris du ciel ; une atmosphère putride et lunaire enveloppait le village ; la nuit, les vêtements
mouillés gelaient ; l'Etat-major français décida
d'en finir !
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